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La critique musicale au temps de l’écoute en continu

Dans un texte publié originalement dans le magazine Music Business Worldwide, le journaliste musical anglais Peter Robinson y va d’une réflexion intéressante – quoique cynique – sur le rôle de la critique musicale en ces temps d’écoute en continu. En fait, il attaque la pertinence de cette position en se basant sur deux choses : une révélation qu’il a eue à propos de la relation entre l’œuvre (un album) et le texte critique, et la pertinence de donner son avis sur la musique, qui, de toute façon, ne nécessite plus vraiment d’effort pour être consommée.

La relation entre l’œuvre et la critique

La première partie de son argumentaire repose sur un échange que Peter Robinson a eu sur les réseaux sociaux avec la chanteuse américaine Jordin Sparks à propos d’une chanson qu’elle venait de lancer et qui n’était pas, selon le journaliste, aussi intéressante que ce à quoi il se serait attendu. Robinson a tweeté que le nouveau simple de Sparks n’était pas à la hauteur de Battlefield, sa chanson lancée en 2009 qui s’était taillé une place parmi les 10 premières positions de palmarès internationaux. La réponse de Sparks ? « Je ne peux pas faire plaisir à tout le monde. :) »

Cet échange succinct est à l’origine d’une grande révélation pour Robinson (et, oui, je suis un peu ironique, ici) : les artistes ne font pas exprès pour lancer de mauvaises chansons! Comme si le journaliste venait de s’en rendre compte. Arrive-t-il que des artistes fassent preuve d’un peu de paresse, des fois, et ne travaillent pas autant leurs pièces qu’il faudrait le faire? Se pourrait-il que des compagnies de disques fassent des pressions pour qu’un nouvel album sorte exactement deux semaines avant l’annonce d’une nouvelle tournée, et ce, que les chansons soient totalement abouties ou pas? Oui, c’est possible. Néanmoins, et je suis peut-être naïf, j’ai bien de la difficulté à croire que l’on se force pour être mauvais ou mauvaise.

Ce qui est particulier avec cet argumentaire? Robinson fait une partie du travail de réflexion (personne ne lance de la mauvaise musique juste pour le plaisir), mais il ne pousse pas son raisonnement jusqu’au bout : ça arrive quand même, pour toutes sortes de raisons. Le rôle du journalisme musical est d’assurer une forme de contrepartie et d’en informer le public, qui décidera s’il a envie, ou pas, de consacrer une heure de sa vie à écouter un album mal fait selon la critique.

La critique et la musique en continu

Le deuxième argumentaire de Peter Robinson est le suivant : comme il est de plus en plus facile de se procurer la majorité des nouveautés musicales par les services d’écoute en continu, le rôle de « prescripteur » de la critique n’est plus nécessaire.

Parce que, bien sûr, à une époque pas si lointaine, il fallait prendre un ensemble de décisions pour se procurer un album : aller au magasin de disques; choisir un disque ou une cassette (ou plusieurs d’entre eux); payer ses achats; et, ensuite (enfin!), écouter le disque ou la cassette en question. Et comme se procurer un album coûtait à peu près le double de ce que l’on peut payer mensuellement aujourd’hui pour avoir accès à une cinquantaine de millions de titres, ce n’est pas tout le monde qui avait les ressources de temps et d’argent pour aller passer son jeudi soir au complet à choisir un disque. Le public lisait donc les critiques, ce qui lui permettait d’apprendre qu’un album en particulier était enfin offert et de savoir s’il valait la peine, ou pas – suivant l’avis de Claude Rajotte –, de se le procurer.

Bien évidemment, ce n’est plus tout à fait comme ça que ça se passe de nos jours pour le commun des mortels, qui a accès, en quelques secondes, à une offre impensable il y a tout juste 15 ans. Oui, on trouve encore des mélomanes qui aiment passer leur samedi après-midi à fouiller dans des piles de vinyles, mais on parle ici d’une minorité de gens qui consomment de la musique.


Alors : comment découvrir de la nouvelle musique? Principalement par les listes d’écoute et par les albums mis en vitrine par ces mêmes applications. Bien entendu, si l’on demande aux artistes ou à n’importe quelle compagnie de disques ce qui est préférable entre faire l’objet d’une critique publiée sur un site web – ou, comble du rétro, dans un journal papier – ou être sur la liste des meilleures nouveautés Apple, la réponse sera assez évidente!

Or, ce qu’il faut savoir, c’est que ni Apple, ni Google, ni Spotify ne travaillent vraiment pour l’avancement de la musique. Et les outils servant à proposer du contenu musical en fonction des goûts des mélomanes ont comme défaut principal de faire tourner ces adeptes de la musique en rond en leur proposant ce qu’ils et elles aiment déjà. Ce n’est pas pour rien que ces géants investissent des milliards de dollars pour mettre au point des algorithmes de suggestions et que ce sont encore des humains qui créent les listes d’écoute.

Les temps changent

Cela étant dit, il est évident que si les façons de consommer de la musique se sont profondément transformées depuis les 15 dernières années, le rôle de la critique musicale doit aussi se redéfinir. Malheureusement, celle-ci s’est trop longtemps cantonnée dans le rôle du « je lévite, je l’évite », soumettant les œuvres aux diktats personnels du goût avant tout.

Or, une œuvre vient au monde dans un contexte social et historique, et le rôle de la critique est, en partie, de situer la production culturelle dans cette conjoncture. L’industrie musicale, qui a généré près de 20 milliards de dollars américains en revenus en 2019, doit aussi être surveillée. Il faut des gens pour se questionner, par exemple, sur la place de la femme et des minorités dans cette industrie, pour ne nommer que deux problèmes qui la plombent.

De la même façon, des personnes doivent s’assurer que, parfois, une artiste totalement originale – qui fait sa musique dans sa chambre à coucher et l’offre sur son compte Bandcamp, par exemple – ne passe pas inaperçue parce qu’elle n’entre pas dans le moule de la liste des nouveautés musicales de la semaine…

Bref, on a encore besoin d’un discours sur la musique (et autour d’elle), que cela plaise ou non à un marché qui est très loin d’être parfait.