Chargement en cours

avec   ·   par
avec   ·   par
En chargement...
Erreur de chargement.

L’industrie musicale et la peur du plagiat

Par
François Lemay

Comment fait-on pour juger si une chanson est le résultat d’un plagiat? Si certains cas sont particulièrement évidents, comme je l’écrivais dans cet article publié en 2018, d’autres litiges nécessitent des connaissances précises pour le prouver. Or, depuis le jugement rendu à propos de la chanson Blurred Lines en 2015, l’industrie musicale est de plus en plus craintive, et prudente, lorsqu’il est question de plagiat éventuel, comme nous l’apprend un excellent article publié à ce sujet dans le magazine Rolling Stone (le lien mène à une page en anglais). Mais pourquoi cette peur?

Le cas Blurred Lines

La chanson Blurred Lines, interprétée par Robin Thicke et coécrite par Pharrell Williams, est sortie en 2013. Si cette pièce a d’abord suscité la polémique parce qu’elle encouragerait la culture du viol, selon certains gens, elle est aujourd’hui connue aussi pour s’être retrouvée au cœur d’une affaire de plagiat. En effet, Thicke et Williams ont été condamnés, en mars 2015, à verser 7,4 millions de dollars aux héritières et héritiers de Marvin Gaye, qui avaient accusé les deux artistes d’avoir copié l’atmosphère et le « son » de la chanson Got to Give It Up, sortie en 1977.

Le jugement, rendu par un jury dans lequel ne figurait aucun spécialiste de la musique, a largement été critiqué par plusieurs, et certaines personnes ont même évoqué que ce verdict était basé sur l’émotion plutôt que sur des faits mesurables et quantifiables.

Pharrell Williams, qui a écrit la majorité de la pièce, s’est quant à lui défendu en expliquant que les deux chansons n’étaient même pas dans le même mode (une est en mineur, l’autre en majeur) et n’ont pas la même progression d’accords et qu’il s’agissait plutôt d’un hommage au son de cette époque, en général.

Toujours est-il que Thicke et Williams ont perdu leur cause.

Ce que ce jugement a changé

Il a changé beaucoup de choses, la première étant que, maintenant, les règles qui définissent si une chanson a été plagiée ou non sont beaucoup plus floues qu’avant. Et qu’un jury composé d’auditrices et d’auditeurs moyens a le pouvoir de décider dans quel camp la chanson se situe.

Cela change la donne, particulièrement pour les compagnies de disques, qui doivent maintenant s’assurer, dans la mesure du possible, qu’une nouvelle chanson suit ces règles floues sans tomber dans le plagiat. Pour ce faire, elles font affaire avec des musicologues et des juristes, qui écoutent tout ce qui est endisqué afin de s’assurer que la pièce ne ressemble pas, même vaguement, à une chanson lancée il y a de cela 50 ans.

De plus, ces mêmes compagnies doivent souscrire des assurances à prix fort pour arriver à indemniser les ayants droit en cas de poursuite. Or, cela coûte cher, en argent et en temps, et si les grosses maisons de disques ont les moyens de payer, les plus petites ou les indépendantes sont prises à la gorge, ce qui veut dire qu’il y a moins d’argent pour lancer de nouveaux titres.

Cela rend tout le monde très nerveux, disons.

De plus, l’utilisation de logiciels de création musicale bon marché, qui se servent tous des mêmes banques de rythmes préprogrammés et échantillons, a pour effet d’uniformiser le son des chansons que l’on entend. On se souviendra de Christine and the Queens qui avait été accusée d’avoir employé les boucles musicales fournies par GarageBand, le logiciel préinstallé sur les ordinateurs Apple. Très populaire pour sa facilité d’utilisation, GarageBand sert généralement à la production de maquettes et non pour le travail professionnel de studio, ce qui a valu à Christine quelques railleries sur les réseaux sociaux, où on s’est empressé de souligner son manque d’originalité.

Bref, la musique, comme plusieurs formes de création, ne vient pas de nulle part et est souvent le fruit d’influences diverses qui nourrissent les artistes au fil de leur parcours. C’est ce qui fait que la ligne entre l’originalité et la copie est de plus en plus floue, surtout à une époque où la reproduction numérique, c’est-à-dire aussi près que possible de l’original, est de plus en plus accessible à un plus grand nombre de personnes.

Autrement dit, comme cela n’ira pas en s’améliorant, il serait peut-être temps de créer des règles claires et simples, ce qui ne semble pas, malheureusement, être la tendance actuellement.