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Les orchestres symphoniques ont-ils un répertoire trop conservateur?

Par
François Lemay

Toute cette histoire commence à la fin d’octobre 2019, alors que le critique en musique classique du New York Times, Anthony Tommasini, reproche à l’Orchestre philharmonique de New York et à son chef invité, Philippe Jordan, d’avoir péché par excès de conservatisme (le texte est en anglais) en choisissant d’inclure au programme d’un concert la septième symphonie de Beethoven.

En fait, ce n’est pas seulement le choix de cette symphonie qui a irrité (à peine, puisqu’il fait une recension quand même positive du récital) le critique, mais aussi son interprétation, qu’il qualifie de sérieuse (c’est-à-dire sans frivolité) et d’articulée. Or, toujours selon Tommasini, ce n’est évidemment pas assez pour que cette prestation sorte de l’ordinaire, étant donné que la septième de Beethoven est souvent jouée et que, pour se distinguer des autres, il faut oser.

Cette critique déplaît à un lecteur, abonné à la Philharmonie de New York (le lien mène vers l'échange, qui est en anglais), qui réplique à Tommasini en donnant deux arguments. Le premier est que le critique a fait son travail de critique, ce qui n’est pas mal en tant que tel, mais que, ce faisant, il a oublié que le concert ne s’adressait pas qu’à lui. Bref, le public ordinaire, dont le lecteur se réclame, était bien content, lui, d’entendre cette fameuse symphonie de Beethoven.

Son deuxième argument réside dans le fait qu’il ne va pas au concert dans l’espoir d’être déstabilisé après une longue journée de dur labeur, mais pour y être apaisé par la musique, et c’est exactement l’effet que lui fait Beethoven. Il n’a pas envie d’être déstabilisé par une pièce obscure contemporaine suisse. Et que surtout, à titre de membre du public, il avait attendu avec impatience cette prestation durant des semaines!

Tommasini lui répond que Beethoven serait probablement perturbé d’apprendre que son public écoute ses symphonies dans un but d'apaisement et que, justement, il était considéré comme un compositeur assez radical à son époque, et que sa musique mérite d’être interprétée par des gens ayant cela en tête.

Finalement, le lecteur conclut l’échange en demandant tout simplement à Anthony Tommasini de tenir compte des mélomanes qui, comme lui, n’ont pas envie d’entendre de la musique atonale.

Qui a raison?

Je vais être un peu ennuyeux, mais les deux ont raison! Effectivement, les grands orchestres, particulièrement ceux basés en Amérique du Nord, ont tendance à répéter les mêmes programmes.

La première raison est bêtement économique. Faire répéter une quarantaine d’instrumentistes, cela coûte cher. Alors, si l’orchestre doit apprendre une nouvelle pièce, qui ne sera peut-être plus jamais jouée par celui-ci, ce n’est pas très rentable sur le plan comptable de la mettre au programme. C’est nono, mais c’est vrai! La fameuse septième ou, mieux encore, la neuvième de Beethoven, l’orchestre la connaît déjà par cœur, et ce, probablement depuis le conservatoire.

Lorsque vient le temps de répéter, il est alors possible pour la ou le chef de passer directement à ce qu’elle ou il désire dans la qualité de l’interprétation. Par exemple si on veut un mouvement un peu plus lent que ce à quoi les musiciennes et musiciens sont habitués.

La deuxième raison, elle, tient de l’ordre du manque de popularité des nouvelles pièces, ce qui mène aussi à un problème économique.

Dans une entrevue accordée à la radio publique américaine NPR en 2013, le chef d’orchestre américain David Robertson, qui dirigeait à l’époque l’Orchestre symphonique de Saint-Louis (il dirige maintenant celui de Sydney), affirmait sans ambages que le public a, effectivement, peur de la nouveauté.

Écrire des symphonies demande un travail énorme, et comme il est de plus en plus difficile de les faire jouer dans les meilleures conditions possibles, les jeunes en écrivent beaucoup moins, ce qui nuit à leur développement.

De plus, les départements de marketing des grands orchestres ne sont généralement pas très contents lorsque vient le temps de vendre ces concerts alors qu’un programme Beethoven, Mozart ou Mahler se vend relativement bien.

Et comme ces nouvelles symphonies se retrouvent de moins en moins à l’affiche, leur interprétation en concert finit par être considérée, par plusieurs, comme un service public rendu par l’orchestre.

Bref, c’est une version contemporaine de la fameuse querelle entre les classiques et les modernes de la fin du 17e siècle. Beethoven contre John Adams!