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La musique classique et l’écoute en continu : ce n’est pas l’amour fou

Par
François Lemay

Plusieurs observateurs s’entendent pour dire que le marché musical semble s’être stabilisé depuis l’arrivée des plateformes d’écoute en continu (Spotify, Apple Music, Google Play Music, Tidal, etc.). C’est bien, parce que l’on a enfin un modèle économique un peu plus stable sur lequel l’industrie peut faire des projections à moyen terme, et celles-ci démontrent, enfin, une forme de progression.

Bref, l’hémorragie vécue depuis une quinzaine d’années est endiguée, mais malheureusement, toutes les formes musicales ne sont pas égales et ne jouissent pas des mêmes retombées de cette croissance principalement axée sur les musiques dites populaires (pop, rap, rock, chanson, etc.). Et si ces plateformes ont révolutionné la forme (notre façon de consommer), elles ont aussi modifié le fond, c’est-à-dire les modes de rétribution pour les artisans musicaux ainsi que leur façon de composer. Ce modèle n’est malheureusement pas adapté au monde de la musique classique et pourrait avoir des effets néfastes sur un marché pour lequel les choses semblent toujours un peu plus difficiles.

Voici pourquoi.

Le plus petit dénominateur commun

Le marché musical, tel qu’il est modélisé maintenant, repose sur la quantité. Les rétributions aux artistes sont tellement minimes que leurs pièces musicales doivent être écoutées des millions de fois avant que cela commence à en valoir le moindrement la peine. Pour ce faire, les chansons sont maintenant de plus en plus écrites en fonction de ce que les algorithmes aiment proposer, alors que ces calculs sont effectués à partir de ce que la majorité des utilisateurs consomment.

L’offre arrive maintenant en tellement grande quantité que la seule façon d’attirer l’attention est d’appliquer le modèle publicitaire de la saucisse Hygrade : plus de gens en mangent parce qu’elles sont plus fraîches et elles sont plus fraîches parce que plus de gens en mangent. C’est la même chose en musique : pour être entendu, il faut être entendu, parce que c’est ce que les algorithmes proposent.

Or, comme la musique classique représente environ 5 % du marché musical, il lui est très difficile d’obtenir de la visibilité pour des utilisateurs qui n’ont pas le réflexe premier d’aller vers cette musique. Alors qu’un disquaire pouvait proposer un enregistrement classique à un client, juste pour voir comment celui-ci allait réagir, le disquaire virtuel est programmé pour ne proposer que ce qu’il pense que le consommateur va aimer, en se basant sur ce qu’il aime déjà.

De plus, la programmation de l’algorithme est en partie basée sur la mise de l’avant de la nouveauté. En musique classique, ce qui intéresse le mélomane est, par définition, beaucoup plus vieux et date d’environ 200 ou 300 ans. Ce n’est pas très vendeur!

Finalement, la découverte par hasard n’est plus aussi évidente.

Le paiement à l’écoute

L’autre problème est celui du paiement à l’écoute. Spotify, par exemple, paie des redevances à la pièce après 30 secondes d’écoute. Comme une chanson de Taylor Swift dure environ, en moyenne, trois minutes et qu’une pièce classique en dure environ une vingtaine, les orchestres reçoivent beaucoup moins de redevances pour le même nombre de minutes d’écoute.

Comme on ne peut plus nier que l’avenir de la musique, c’est l’écoute en continu, et que ce sont les plateformes qui offrent le service qui en profitent financièrement le plus, il est important que celles-ci comprennent, dès aujourd’hui, qu’elles sont en partie responsables de l’avenir de la musique. Y compris, qu’elles le veuillent ou non, pour ce qui est des parties les plus nichées de ce marché.

Pour l’instant, la musique demeure le genre culturel dominant, puisque, contrairement aux séries télé sur demande, elle est facile à consommer partout, en tout temps, de plusieurs façons. De plus, l’ensemble des catalogues est plus accessible que jamais. Mais la meilleure façon d’étouffer ce marché serait de le réduire à ce plus petit dénominateur commun : une chanson d’environ trois minutes, sans introduction instrumentale, et dont le texte raconte comment une jeune femme a su demeurer forte malgré un échec amoureux, avec un bout de rap en plein milieu.

On est loin de l’époque où l’on a établi la durée d’un disque compact à 74 minutes afin de s’assurer qu'il est possible d'écouter la neuvième de Beethoven sans interruption…