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La musique triste, plus populaire que jamais : et si c’était le symptôme d’un malaise plus grand?

Par
François Lemay

La mélancolie a plusieurs visages. Si le mot désignait jadis un sentiment de tristesse général et un vague à l’âme, il est plutôt associé aujourd’hui à la dépression et à tout ce qui vient avec : sentiment d'incapacité, tristesse profonde et absence de goût de vivre. La mélancolie a toujours fait belle figure en ce qui a trait aux thèmes explorés par les artistes, et c’est notamment le cas en musique. Assez, en tout cas, pour que des chercheurs s’intéressent à ce phénomène.

À la mi-mai, un article de la BBC intitulé Is pop music really getting sadder and angrier? (Le lien mène vers un site en anglais :La musique pop est-elle en train de devenir plus mélancolique et empreinte de colère?) a piqué la curiosité de plusieurs observateurs du monde musical qui avaient déjà cette intuition. Dans cet article, on apprend que deux études distinctes leur donnent raison : objectivement, la musique pop est beaucoup plus triste qu’elle ne l’a déjà été. Du moins, aux États-Unis et en Angleterre.

Des textes de plus en plus négatifs

La première étude (le lien mène vers une site en anglais), publiée à la fin de 2018 et menée par Kathleen Napier et Lior Shamir, de l’Université Lawrence de Détroit, au Michigan, s’est concentrée sur les paroles de plus de 6000 chansons qui ont réussi à se hisser dans les palmarès des 100 titres les plus populaires publiés par Billboard entre 1951 et 2016. Les textes ont été analysés par un logiciel dont l’algorithme a été entraîné à identifier, selon un champ lexical précis, les émotions véhiculées par les chansons.

(La chanson Gloomy Sunday, endisquée en 1936 et surnommée la chanson hongroise du suicide, est l’objet d’une légende urbaine racontant que la tristesse qu’elle provoque chez les auditeurs serait la cause de plusieurs suicides. Évidemment, rien de cela n’a jamais été démontré, mais elle donne quand même froid dans le dos.)

Et ses conclusions sont claires : le nombre de chansons dont les thèmes principaux sont la colère et le dégoût a plus ou moins doublé en 65 ans. Le thème de la peur, lui, a augmenté d’environ 50 %. Pour ce qui est de la tristesse en général, l’étude démontre que le pourcentage de chansons considérées comme tristes est demeuré sensiblement le même jusqu’au début des années 80, avant de connaître une augmentation marquée entre ce moment et le début des années 2010.

Des musiques de plus en plus tristes

La deuxième étude (le lien mène vers un site en anglais), menée par Natalia L. Komarova et son équipe de l’Université de Californie, a porté, elle, sur la musique. La mathématicienne, constatant à quel point la musique écoutée par sa fille était négative, a décidé de vérifier si c’était bel et bien le cas en faisant analyser, par un algorithme appelé AccousticBrainz, les caractéristiques acoustiques de 500 000 chansons lancées au Royaume-Uni depuis 1985. Les caractéristiques étudiées étaient principalement l’utilisation d’accords majeurs ou mineurs et le tempo.

Les conclusions de cette recherche sont parfaitement en accord avec celles mentionnées plus haut : depuis 1985, les musiques sont de moins en moins joyeuses, mais de plus en plus rythmées. Donc, il semblerait que l’on aime danser sur des chansons tristes.

La musique ne peut être extraite de la société qui la produit

Bien entendu, si ces deux études établissent une base factuelle concrète, c’est-à-dire que les chansons populaires sont bel et bien de plus en plus tristes et négatives depuis le milieu des années 1980, elles n’expliquent pas pourquoi.

Mike Batt est le chef d’orchestre, réalisateur, chanteur et auteur-compositeur à qui on doit, entre autres, la chanson Bright Eyes, d’Art Garfunkel. Interrogé par la BBC sur cette question, il a apporté plusieurs pistes d’explications.

La première étant que la musique est de plus en plus consommée via les plateformes d’écoute en continu, dont on tient de plus en plus compte lorsque vient le temps d’établir les palmarès. Et comme ce sont des adolescents et de jeunes adultes qui utilisent principalement ces modes d’écoute, et que cela correspond généralement à un moment dans la vie où l’humain a tendance à être un peu plus révolté, c’est ce qui se reflète dans les habitudes d’écoute. Et comme les auteurs-compositeurs sont de plus en plus sensibles à ces données, ils se mettent donc à écrire des chansons tristes et négatives parce que c’est ça qui fonctionne.

Oui, peut-être, mais cet argument tient difficilement la route dans la mesure où ces plateformes ne sont vraiment populaires que depuis moins de 10 ans et que la tendance a commencé au milieu des années 80.

L’autre piste, qui est beaucoup plus logique, devrait plutôt mener à une analyse plus poussée de la relation entre la musique et ce que l’on pourrait qualifier « d’humeur sociale ». Et que si ces chansons ne sont pas des chansons engagées à proprement parler, elles démontrent que les sociétés qui les produisent et les consomment vivent depuis une trentaine d’années une forme de malaise.

En fait, on ne cherche peut-être pas encore au bon endroit, et cette tendance, à mon avis, est plutôt symptomatique de quelque chose de plus grand. Il ne faut pas se demander pourquoi la musique est plus triste, parce que la réponse est simple : elle répond à une demande.

Il faut plutôt se demander pourquoi c’est ce que l’on a envie d’écouter. Et la réponse est peut-être un peu plus inquiétante.