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Le milieu musical : difficile pour la santé mentale

Par
François Lemay

Selon un sondage mené cet hiver par Record Union (le lien est en anglais), une entreprise spécialisée en distribution de musique numérique installée en Suède, 73 % des musiciens indépendants admettent avoir souffert de troubles de santé mentale à au moins un moment durant leur carrière. Et si l’on se concentre sur la tranche d’âge des 18 à 25 ans, ce pourcentage augmente à 80 %.

L’anxiété, la dépression et les attaques de panique figurent en tête de liste, et les musiciens qui ont répondu au sondage affirment, dans une proportion de 40 %, avoir eu recours à des traitements professionnels, alors que la moitié des répondants avouent avoir utilisé l’alcool et les drogues pour s’automédicamenter. Seulement 19 % des sondés croient que les compagnies de disque en font assez pour aider les artistes qui sont en détresse psychologique.

Que ces chiffres soient exacts à la décimale près, ou pas, et que la recherche ait été menée en Suède ou dans n’importe quel pays occidental démontre quand même une tendance lourde, dont on parle de plus en plus. Par exemple, peu après le suicide du chanteur de Linkin Park Chester Bennington, en 2017, le même genre de sondage a été fait en Angleterre, et les résultats sont sensiblement les mêmes : 71 % des artistes interrogés ont avoué avoir eu des attaques de panique et d’anxiété. En comparaison, selon le Bureau national des statistiques du Royaume-Uni, ce pourcentage s’élève à environ 20 % dans la population générale.

C’est beaucoup. Beaucoup trop.

« Se crisser en feu »

Évidemment, plus près de nous, certains noms nous viennent immédiatement en tête lorsqu’il est question de trouble de santé mentale chez les musiciens. Stefie Shock, par exemple, a admis souffrir de troubles anxieux, et plus récemment, c’est Hubert Lenoir qui a fait état d’un mal-être général en affirmant avoir envie de « se crisser en feu » lors d’un passage remarqué à l’émission Tout le monde en parle. Le chanteur a aussi dit qu’il était complètement « fatigué, brûlé et complètement décâlissé » en annonçant la fin de la tournée Darlène.

Si certains commentateurs de l’actualité ont mis ces propos sur le compte d’un certain désir de provocation, d’autres pensent qu’il y a là un cri à l’aide à peine déguisé. N’étant pas psychologue et ne connaissant pas Hubert Lenoir personnellement, il m’apparaît injuste de porter un jugement sur la portée de ces affirmations, mais si j’avais un ami qui me disait ce genre de chose, il est clair que je prendrais au moins le temps de lui parler, histoire de voir comment il va.

L’œuf ou la poule : les facteurs environnementaux

Ces statistiques nous amènent à nous poser une autre question fondamentale à ce sujet : le fait d’avoir une forme de prédisposition à une santé mentale fragile est-il un prérequis pour être musicien? Une analyse anecdotique pourrait donner raison à cette affirmation (on connaît tous quelqu’un qui connaît quelqu’un qui connaît un musicien qui a une drôle de personnalité!), mais une étude menée sur le sujet en 2007, intitulée Creativity and Mental Health: A profile of Writers and Musicians (le lien mène vers une page en anglais), ne démontre pas de différence significative entre les personnalités créatives et les non créatives. Je crois qu’il faut plutôt chercher dans les facteurs environnementaux si l’on veut comprendre pourquoi les musiciens disent souffrir de troubles de santé mentale dans une plus grande proportion que le reste de la population.

Le premier de ces facteurs pourrait être une peur moindre de la stigmatisation. Il y a encore certaines sphères sociales et professionnelles qui ont de la difficulté à admettre que les troubles de santé mentale font partie de la vie et, en ce sens, forcent une forme de loi du silence. Donc, ce n’est pas le pourcentage de gens qui ont souffert de troubles de panique ou de dépression qui est trop élevé chez les musiciens, mais celui au sein de la population en général qui ne l’est pas assez. Peut-être.

Le deuxième facteur dont il faudrait tenir compte est les conditions de travail. Outre certaines exceptions qui font figure d’anomalies statistiques, la majorité des musiciens travaillent dans des conditions de précarité ou de pauvreté qui n’aident en rien à avoir une bonne santé mentale. Ne pas savoir si le marché va décider de te laisser, ou non, continuer à exercer une profession que tu aimes (ta valeur est celle de ton dernier album ou ton dernier engagement), un marché qui, de plus, ne valorise pas une distribution juste de l’argent qu’il génère, n’aide en rien un individu qui pourrait avoir une prédisposition à des troubles anxieux, par exemple. Ajoutez à ça des horaires atypiques et inconstants, des tournées de motels et de restaurants rarement bons pour la santé, et vous avez là la recette pour des troubles de santé mentale.

Des solutions?

La première solution est de cesser de faire semblant que le milieu musical est sain pour la santé mentale de ses artisans. Il y a des efforts faits en ce sens, déjà, puisqu’une compagnie de disque torontoise, Royal Mountain Records, offre depuis peu à ses artistes un accès à un fonds qui sert de genre d’assurance pour les troubles de santé mentale. Chaque artiste a le droit à 1500 $ par année pour obtenir des traitements, sans qu’aucune question ne soit posée.

Il existe aussi des fonds comme Unison, aussi à Toronto, qui s’adresse à la communauté musicale canadienne et dont l’objectif est de fournir une aide de secours d’urgence en cas de crise.

Mais surtout, il va falloir que le milieu musical lui-même prenne davantage soin de ses artisans, notamment en les écoutant lorsqu’ils affirment être fatigués et ne pas avoir envie de donner un spectacle à Chandler dimanche et à Rouyn-Noranda le lendemain, en faisant la route dans un vieil Econoline qui sent le fond de tonne et le vieux restant de hot-dog.

Oui, il est payant sur le coup, le spectacle de plus en Abitibi. Mais à long terme, c’est toute une industrie qui semble oublier parfois que c’est ce sur quoi elle repose qui en pâtit.

Pas de musiciens, pas de musiciennes, pas d’industrie. C’est aussi simple que ça.