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Démolition d’un studio à Atlanta : le berceau du country est menacé

Par
François Lemay

Une chaîne de restaurants a décidé d’acheter un édifice situé au 152, rue Nassau, à Atlanta. Rien pour écrire à sa mère, direz-vous, sauf que c’est à cet endroit qu’a été enregistré le premier succès de l’histoire de la musique country. Voici pourquoi ce bâtiment est si important.

Toute cette histoire a commencé par un très court article publié au printemps 1923 dans The Atlanta Independant, un des premiers journaux afro-américains de la ville qui a aussi vu naître Coca-Cola et CNN. Ce texte, somme toutes assez anodin, racontait que la General Phonograph Company de New York, aussi propriétaire de l’étiquette de disques Okeh, serait en ville sous peu pour créer un laboratoire d’enregistrement musical consacré à la découverte de nouveaux talents.

Il faut dire qu’à l’époque, bien avant l’arrivée des multinationales du disque, le marché musical se voulait plutôt local, faisant en sorte qu’un artiste pouvait être une immense vedette dans une ville moyenne et être totalement inconnu dans l’État voisin. Il était alors coutume qu’une étiquette de disques s’installe à un endroit afin de faciliter la découverte de nouveaux talents locaux. Sait-on jamais, un nouveau genre musical pourrait miraculeusement être découvert, permettant du même coup à une compagnie de disques de générer énormément de profits rapidement. C’est un peu ce qui s’est produit à Atlanta, en cette belle année 1923.

La fine pointe de la technologie (pas vraiment)

Des techniciens et cadres d’Okeh se sont donc installés à Atlanta, dans un petit édifice de rien du tout situé rue Nassau, afin d’enregistrer, pour la première fois, des prestations de musiciens jazz, gospel, blues et country du sud du pays. Et là, il ne faut pas s’imaginer qu’il s’agissait d’un studio équipé d’une console 24 pistes numérique haute-fidélité. Que nenni! Le microphone électrique et les amplificateurs n’existaient pas encore et, pour enregistrer du son, il fallait le faire à l’aide d’un immense cornet acoustique qui captait les vibrations pour les graver sur une matrice en cire ou en métal mou, qui servait par la suite à mouler les disques vendus sur le marché.

Comme le cornet n’était pas très sensible, en tout cas, pas autant qu’un micro, il fallait des instruments qui sonnent fort, comme des cuivres ou des violons, et il fallait placer les musiciens dans l’espace du studio en fonction de la force de leur instrument. Ceux qui sonnaient plus fort devaient donc être placés plus loin du cornet.

Le premier succès country

Cette opération musicale était l’idée d’un certain Ralph Peer, célèbre pour sa faculté à reconnaître le talent musical. Arrivé à Atlanta, il était loin de se douter qu’il produirait le premier grand succès country sur disque, lorsqu’un certain Fiddlin’ John Carson s’est présenté au studio temporaire, avec son violon et quelques chansons qu’il voulait enregistrer.

Si Peer n’avait jamais entendu parler de Carson, celui-ci était déjà une grande vedette dans la région, au point où il lui était interdit de participer aux concours musicaux locaux, les ayant presque tous remportés.

Carson s’est donc installé avec son violon et a enregistré The Little Old Log Cabin in the Lane, une chanson tirée du répertoire des minstrel shows. Le succès a été instantané.

Pour la première fois, les résidents de la région d’Atlanta et du Sud des États-Unis pouvaient entendre l’un des leurs sur disque, chanter leur musique, quand bon leur semblait. Ce succès a même permis à Carson de se trouver un emploi stable, puisque le gouverneur de l’État de Géorgie, qui aimait beaucoup sa musique, l’a embauché au Capitol comme garçon d’ascenseur. Il a occupé cet emploi presque toute sa vie.

(Une chanson de Fannie Goosby Grievious enregistrée au fameux studio d’Atlanta)

Détruire le patrimoine culturel

C’est pourquoi ce petit édifice, qui a servi de studio d’enregistrement que le temps d’une semaine ou deux, est si important dans l’histoire de la musique américaine : il a permis à Atlanta, bien avant Nashville, d’être la capitale de la musique country. Cette histoire a été oubliée jusqu’à ce qu’un architecte atlantien, Kyle Kessler, retrouve l’article en question en 2017 et établisse un lien entre le petit bâtiment de la rue Nassau et cet enregistrement.

Kessler a donc immédiatement demandé à la Ville que la bâtisse soit classée comme monument historique, et le dossier a été étudié par les autorités municipales, mais n’a pas abouti. Récemment, une chaîne de restaurants a demandé un permis de démolition, qu’elle a obtenu, et elle est sur le point de démanteler l’édifice afin d’en reconstruire un neuf.

(Une chanson de Lucille Bogan enregistrée au fameux studio d’Atlanta)

Après avoir nié être derrière le projet, pour ensuite avouer ignorer l’importance du bâtiment dans l’histoire de la musique, les promoteurs ont déclaré au réseau américain NPR qu’ils avaient pris connaissance du contexte historique et qu’ils cherchaient une façon de conserver ce patrimoine.

Comment? Ça reste à voir.