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La Chine et la musique classique : une histoire d’amour, de chiffres et de prestige

Par
François Lemay

En France, l’âge moyen des spectateurs qui fréquentent les concerts classiques est de 61 ans. Partout en Occident, on assiste à une baisse généralisée et constante du pourcentage de personnes qui assistent à des concerts classiques ou qui achètent des albums. Pourtant, en Chine, c’est l’inverse qui se produit; le public est âgé, en moyenne, de 30 ans. Est-ce là un effet de mode ou une tendance lourde? Qu’est-ce qui fait que le jeune public est aussi curieux pour avoir envie de se déplacer en salle? Beaucoup d’orchestres aimeraient bien le savoir.

Alors qu’on se demande comment valoriser et rendre accessible ce patrimoine musical, en Chine, on vient de lancer un nouveau concours de piano, la China International Music Competition, qui aura lieu au début du mois de mai, à Pékin, et qui proposera un premier prix de 150 000 $ américains. Pour la finale, on a fait appel à Yannick Nézet-Séguin et à l’orchestre de Philadelphie pour accompagner les participants, rien de moins.

L’idée derrière cette compétition? Faire de la Chine un acteur majeur dans le monde de la musique classique. Et, peut-être, gagner des points politiques sur la scène internationale en « sauvant » le classique, les nations l’ayant inventé semblant incapables d’en faire une promotion adéquate auprès des leurs.

Une histoire qui remonte à loin

L’amour des Chinois pour la musique classique occidentale ne date pas d’hier. En fait, cette fascination date de la fin de la dynastie Qing, au début du 20e siècle, même si on connaît le genre depuis le début du 17e, alors que des missionnaires occidentaux ont apporté des instruments de musique, entre autres un clavecin, qu’ils ont offerts en cadeau à l’empereur. Ce qui se produit, par contre, dans la Chine d’après la révolution de 1911, c’est que plusieurs musiciens chinois quittent le pays pour étudier en Europe et reviennent forts d’un savoir qui leur permet de former des orchestres symphoniques dans plusieurs grandes villes chinoises, au grand bonheur de la population.


L’opéra Turandot, de Puccini, est extrêmement populaire en Chine

Cet intérêt se maintient jusqu’au lancement de la révolution culturelle de Mao, en 1966, qui interdit alors toutes les musiques occidentales sur le territoire chinois, interdiction qui tiendra jusqu’à la mort du président, en 1976. Le Conservatoire central de musique, la plus prestigieuse école de musique de Chine, rouvre en 1978, après avoir été fermé une dizaine d’années. Pas moins de 18 000 aspirants musiciens posent leur candidature, espérant décrocher une des 100 places proposées. Parmi ceux qui sont reçus, plusieurs deviendront des compositeurs classiques contemporains importants.

Le compositeur Tan Dun, à qui on doit entre autres la musique du film Tigre et dragon, fait partie de ces musiciens formés après la fin de la révolution culturelle.

Un acte politique

L’apprentissage de la musique classique, en Chine, c’est du sérieux. On estime qu’entre 30 et 100 millions d’enfants y étudient soit le piano, soit le violon, ou les deux. Et, de la même façon que l’on encourage le sport collégial aux États-Unis,un étudiant peut être admis dans une université avec une moyenne moins élevée s’il maîtrise un instrument de musique, et les conservatoires sont remplis à craquer. Par exemple, le conservatoire de Sichuan, situé à Chengdu, compte plus de 10 000 étudiants. En comparaison, la prestigieuse école de musique Juilliard, située à New York, n’en accueille qu’environ 800.

Par contre, plusieurs observateurs avancent que les musiciens formés en Chine, aussi spectaculaires soient-ils en solo, ont de la difficulté à jouer en groupe et à s’intégrer à des orchestres. Ceci expliquerait pourquoi on peut voir, sur YouTube des tonnes d’exemples de jeunes prodiges, mais peu de musiciens chinois au sein d’orchestres importants. La raison est que le jeu de groupe n’y est pas valorisé, et que jouer dans un orchestre est considéré comme un genre de prix de consolation pour les moins talentueux.

L’idée derrière tout ce financement est de permettre de redorer le blason de la Chine à l’international en la position comme sauveur de la musique classique. Réussir là où les Occidentaux sont en train d’échouer, c’est-à-dire maintenir en vie l’intérêt pour une musique qui est à la fois patrimoniale et vivante. Et, surtout, garder en Chine les meilleurs musiciens.

Évidemment, cela ne se fait pas sans heurt. Plusieurs chefs d’orchestre et professeurs de musique qui vont travailler en Chine dénoncent le fait que les établissements poussent les étudiants à se faire compétition entre eux, en espérant découvrir et former le prochain Rachmaninov. Malheureusement, il y a un seul Rachmaninov et des millions de jeunes qui aspirent à le devenir. Cela donne, finalement, des jeunes musiciens virtuoses incapables de faire autre chose que jouer de leur instrument, en solo.

Par contre, la leçon que l’on doit tirer de cette approche, sans en importer les défauts, est que la culture se transmet via les institutions et l’enseignement. La culture spontanée n’existe pas, elle doit être stimulée dès le jeune âge, dans les écoles. Et à voir la place qui lui est accordée, dans nos établissements d’enseignement, présentement, ne laisse présager rien de bon à cet égard.

Mais que pouvons-nous avancer comme argument lorsqu’on nous répond que les écoles tombent en ruine et qu’on a à peine les budgets pour les rénover? Pour l’enseignement des arts, on va repasser.

C’est triste.