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Haut-parleurs intelligents, algorithmes et musique

Par
François Lemay

Qu’on le veuille ou non, les fameux haut-parleurs intelligents sont là pour rester. S’ils ont comme objectif de faciliter notre vie en général (en amassant son lot de données sur celle-ci, en particulier), ils risquent de modifier notre comportement. Et non seulement celui des consommateurs, mais aussi celui des créateurs, ce qui provoque un lot de nouvelles questions.

En servant de point d’entrée à la consommation de produits culturels, comme le souhaitent les Google, Amazon, Apple et compagnie, ces objets agiront comme des goulots d’étranglement qui détiendront une forme de pouvoir sur ce que nous entendons ou voyons. Plus précisément, ce sont plutôt les algorithmes qui pourront décider des réponses données à nos questions à voix haute. Et comme ces programmes sont modifiables à distance et, surtout, de façon opaque, on n’a pas idée à quel point les entreprises qui fournissent du contenu (télé, radio, musique, film, etc.) travaillent d’arrache-pied, depuis quelques mois, afin d’être reconnues par ces algorithmes. Et, surtout, pour comprendre comment ils fonctionnent.

Si je demande à mon appareil de me faire entendre les nouvelles de Radio-Canada, il ne faut pas qu’il comprenne que je veux entendre un bulletin émanant d’une radio située au Canada, mais celui de ce diffuseur en particulier. Ce qui n’est pas si facile lorsqu’on ne connaît pas trop le mode de pensée de ces machines et qu’il faut procéder par essais et erreurs.

En quoi cela risque-t-il de modifier la création musicale?

Si vous avez plus de 35 ans, il est probable que vous vous soyez retrouvés dans un magasin de disques à chanter tout croche à un disquaire un bout de chanson, en vous exprimant ainsi : « "Na na na, I love baby, na na na", tsé là, avec un solo de guit. »

Et comme vous n’êtes pas sans savoir qu’on ne change pas vraiment, les haut-parleurs intelligents sont aux prises avec le même problème, à savoir les demandes pas toujours claires en ce qui concerne les chansons demandées par l’utilisateur. On entend un bout de la chanson dans la voiture, et on a envie de l’écouter pendant qu’on a les deux mains dans la farine en train de préparer le souper, mais on n’en connaît pas le titre. On se souvient d’un bout du refrain, on demande à l’appareil de faire jouer la chanson avec « I love you… forever… and ever… for the better… ou quelque chose de même », et là, on se fait dire en guise de réponse que la Saint-Valentin est le 14 février.

Cela peut paraître nono, mais c’est un défi majeur pour les fournisseurs de contenu qui veulent deux choses : que vous trouviez la chanson ou le film que vous cherchez ou que l’algorithme vous propose le leur à la place. Et cela inquiète au point que le PDG d’Universal Music, Lucian Grainge, dans une présentation faite au MCW (Congrès sur les technologies mobiles) de Barcelone (le lien mène vers un site en langue anglaise), a déclaré que les artistes devront maintenant penser à titrer leurs chansons à partir des mots que l’on entend dans le refrain, ou qui sont répétés très souvent.

(Voilà une chanson facilement trouvable!)

Cela explique aussi pourquoi la chanson Gold, de Spandau Ballet, s’est retrouvée dans la liste des titres les plus souvent joués sur Spotify l’année dernière. Comme pour Around the World de Daft Punk, le titre est facile à retenir, mais, surtout, deux chansons très populaires en 2017 et 2018 portaient le même, une de Chet Faker et l’autre de Kiiara.

Construire des chansons pour algorithmes

On assiste, ici, à la matérialisation des fameux effets tant décriés de l’utilisation des mégadonnées qui interviennent de plus en plus directement dans le processus créatif. On sait, par les données fournies par Spotify par exemple, que les consommateurs de musique passent vite à une autre chanson quand elle commence avec une longue intro. Quinze secondes, ou plus, de musique ? On passe à autre chose. On a donc demandé aux producteurs de musique d’éviter les longues intros.

Si, en plus, on leur demande d’utiliser des textes qui sont facilement reconnaissables par les algorithmes de recherche, ce n’est pas très rassurant. On risque donc d’entendre de plus en plus souvent des chansons dont les refrains vont être ainsi écrits :

Je t’aime mon bébé
Comme dans une chanson écrite par François Lemay
Dont le titre serait « OK Google, joue la chanson de François Lemay »
Ça serait vraiment bon, surtout la version longue sur le EP

Je ne pense pas que Luc Plamondon irait jusque-là.