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Une symphonie de Schubert complétée par une intelligence artificielle : et puis après?

Par
François Lemay

Les seules choses dont on est certain à propos de la Symphonie en si mineur, D. 759, de Schubert, est qu’elle est inachevée et, surtout, qu’elle est très belle. Voilà donc, pour le fabricant chinois de téléphones intelligents Huawei, une belle occasion de démontrer la force de calcul de ses appareils et de réaliser un coup publicitaire en demandant à un programme d’intelligence artificielle, opérant sur ses appareils, de terminer l’écriture de cette symphonie, avec un peu d’aide humaine. Alors, que penser de ce Schubert numérique?

La fameuse symphonie inachevée

On sait peu de choses à propos de cette fameuse symphonie, si ce n’est qu’elle a été écrite, en partie, en 1822. On en a entendu parler pour la première fois un an plus tard, alors que la Société musicale de Graz, en Autriche, remettait un doctorat honorifique à Schubert. Celui-ci a décidé, pour la remercier, de lui dédier une symphonie et il lui a ainsi fait parvenir les deux mouvements, en plus des deux premières pages du scherzo, de celle qui allait porter le numéro D. 759. Il les a envoyés à son ami le compositeur Anselm Hüttenbrenner, membre de cette société musicale, qui a conservé les pages jusqu’en 1865. Hüttenbrenner les a ensuite remises à Johann von Herbeck, un grand défenseur de la musique de Schubert, qui a décidé de présenter la pièce sur scène pour la première fois.

La symphonie a reçu un accueil chaleureux de la part des critiques, dont Eduard Hanslick, qui est allé jusqu’à écrire qu’il s’agissait d’une des plus belles pièces composées par Schubert. Voilà qui rend encore plus mystérieux le fait qu’elle soit inachevée.

Pour expliquer cet état de fait, deux théories sont généralement avancées. La première veut que l’écriture de la D. 759 corresponde au moment où Schubert a vu apparaître les premiers symptômes d’une syphilis. La deuxième, quant à elle, évoque plutôt le fait que le compositeur, après avoir commencé l’écriture de sa Fantaisie dite Wanderer pour piano, aurait été tellement inspiré par l’écriture de celle-ci qu’il n’aurait plus eu envie de toucher à sa symphonie. Il se pourrait même que ces deux facteurs soient entrés en ligne de compte au même moment.

Ou peut-être était-il tellement prolifique qu’il n’a juste pas eu le temps de s’y remettre?

Quand l’intelligence artificielle s’en mêle

C’est il y a quelques jours, à Londres, qu’a été présentée pour la première fois une version achevée par intelligence artificielle (IA) de cette symphonie. Pour ce faire, Huawei a créé un réseau composé de téléphones dont la puce a été dessinée spécialement pour des applications d’intelligence artificielle. Ce réseau a analysé en profondeur le timbre, la clé et le tempo des mouvements existants, puis a extrapolé afin de terminer les deux derniers mouvements. Aussi, il s’est « inspiré » de près d’une centaine de pièces de Schubert. Ce processus a duré six mois.

On a ensuite remis les résultats au compositeur Lucas Cantor (qui a écrit principalement pour le département musical de la chaîne de télévision américaine NBC), à qui l'on a donné la mission de « corriger » l’IA en lui apprenant quels bouts de compositions correspondaient le mieux à l’esprit de Schubert. L’IA a généré, en tout, une vingtaine de modèles de mouvement.

Pendant ce temps, Cantor a écrit les arrangements pour orchestre à partir des bouts de mélodies qui lui semblaient justes, un processus qui a duré environ un mois.

Finalement, selon le compositeur, c’est plutôt un effort collaboratif qui lui a permis de terminer en un temps très rapide la symphonie. Donc, non, on n’a pas affaire à une pièce entièrement écrite par des algorithmes. Il est donc faux d’affirmer qu’une IA a parachevé une pièce de Schubert, puisque les choix et la direction pour la compléter ont été assumés par un humain, qui a vu sa tâche facilitée par cette IA. Dans cette collaboration, Cantor a amené sa part d’expérience, d’émotion et de compréhension de la musique de Schubert.

Selon le compositeur américain, cette IA a plutôt servi de partenaire de réflexion de haut niveau et elle avait comme plus grande qualité d’être infatigable.

Évidemment, l’expérience Huawei n’est pas la première et cette symphonie a été « terminée » à quelques reprises dans l’histoire. À la fin des années 20, par exemple, le chef d’orchestre Felix Weingartner a intégré une version complétée du scherzo, qui avait été commencé par Schubert, dans sa sixième symphonie écrite en hommage à Schubert. Plus près de nous, le professeur de composition Robin Halloway a offert deux versions du troisième mouvement, une basée sur l’esquisse de Schubert et une de son cru.

Un coup publicitaire

C’est très difficile de voir plus qu’une expérience marketing dans cette opération, alors que la compagnie Huawei fait parler d’elle partout dans le monde ces jours-ci pour ses problèmes d’éthique. Vous remarquerez aussi que peu de gens osent se prononcer sur les vertus esthétiques de cette expérience. Est-ce passable ou non? En fait, le seul moyen de le savoir serait, comme l’a suggéré un journaliste français, de confier les deux premiers mouvements d’une symphonie de Mahler ou de Beethoven à cette IA, de la laisser les compléter et de comparer ensuite les résultats avec les mouvements originaux.

Mon intuition me dit que l’écriture de Beethoven sera meilleure, et que ce sera comme ça pour un bout de temps.