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Mastering d’album et intelligence artificielle : la fin des oreilles?

Par
François Lemay

Qu’on aime ou pas, l’intelligence artificielle est en train de prendre de plus en plus de place, dans de plus en plus de domaines. La musique n’y échappe pas. Après avoir vu la création de logiciels dits intelligents capables de composer des mélodies ou d’élaborer des arrangements, voilà que c’est maintenant l’étape du matriçage (mastering) qui se voit menacée. Est-ce grave, docteur?

Avant tout, définissons le matriçage

C’est une étape dont nous entendons souvent parler, surtout depuis l’arrivée du disque compact durant les années 80, époque qui a vu plusieurs albums originalement offerts sur vinyle être réédités, mais qui n’est jamais vraiment expliquée. On croirait presque qu’il s’agît d’une tactique de mise en marché permettant de relancer des albums et de faire en sorte que le mélomane se sente obligé de racheter le même afin de jouir des innovations technologiques. Sérieusement, de combien de versions rematricées de l’album The Dark Side of the Moon, de Pink Floyd, le monde a-t-il vraiment besoin? Il en existe plus de 25, je les ai comptées.

Or, il s’agit d’une étape cruciale, et surtout coûteuse, de la finalisation d’un album. Grosso modo, un ingénieur du son écoute un album ou une chanson et doit déterminer, avec ses oreilles et quelques logiciels, comment celui-ci va sonner.

Les basses sont-elles trop fortes? Entend-on assez les aigus? Le spectre stéréophonique est-il adéquat?

De plus, l’ingénieur soit s’assurer que la musique est écoutable dans le plus de conditions possibles, que ce soit à l’aide d’un ampli haut de gamme McIntosh à tubes se vendant 10 000 $ ou sur un haut-parleur de téléphone intelligent en bruit de fond.

De plus, s’il existe quelques règles physiques utilisées pour cette étape (une grosse caisse de batterie matricée trop fort faisait sauter les aiguilles du tourne-disque, par exemple), c’est avant tout une question de sensibilité. Donnez le même album et le même équipement à deux ingénieurs différents, et il y aura des différences dans le produit fini. Elles seront très subtiles et probablement inaudibles pour le commun des mortels, mais elles seront là. De plus, cela permet à une paire d’oreilles fraîche d’entendre la musique sans a priori ni attachement émotif et de corriger certains petits défauts.

En fait, c’est une étape ingrate, puisqu’un bon matriçage ne s’entend pas, alors qu’un mauvais nous donne l’impression que la musique ne sonne pas bien.

On pourrait dire que le matriçage, c’est un peu l’étape du polissage et du vernis lorsqu’on fabrique un meuble en bois.

(Si vous comprenez l’anglais, cette vidéo donne de bons exemples des différentes étapes de production d’un album.)

Or, comme c’est une étape cruciale, qui nécessite de l’expérience et de l’équipement à la fine pointe de la technologie, cela peut sembler cher. Un service professionnel peut coûter jusqu’à quelques milliers de dollars pour le matriçage d’une seule chanson. Et, comme je l'ai mentionné plus haut, puisqu'il s’agît d’une étape qui ne s’entend pas lorsqu’elle est bien faite. Il est facile de penser, lorsqu’on est musicien, que cela ne vaut pas toujours le prix payé. Et pourtant.

L’IA et le matriçage, un mariage pas si facile

Il est possible, maintenant, de passer outre cette étape ou, du moins, d’évacuer l’humain de l’équation grâce à des sites web qui permettent de téléverser une pièce de musique pour qu’elle soit matricée. Et ce, en payant soit un abonnement au mois ou en payant un coût minime par chanson, ce qui est avantageux comparativement avec ce qu’il en coûte de retenir des services professionnels. Le site le plus populaire, LANDR, offre un abonnement de base à 4 $ par mois. Le service le plus élaboré, lui, est offert à 25 $ par mois.

Lancée en 2014, cette plateforme annonçait, l’automne dernier, que plus de 2 millions de musiciens avaient utilisé ses services pour une dizaine de millions de chansons. Évidemment, il est impossible d’obtenir des exemples de chansons matricées avec LANDR, étant donné que l’utilisation de l’intelligence artificielle en création musicale demeure, encore, un sujet un tantinet tabou.
Bien entendu, j’ai essayé ce service avec une piste démo que j’avais enregistrée avec un ami (deux guitares acoustiques et une voix). Le résultat est acceptable, et c’est surtout très simple à utiliser : on dépose la pièce dans l’interface et tout se fait automatiquement.

Et si certains sont inquiets de la disparition éventuelle des ingénieurs du son spécialisés dans le matriçage, ces derniers leur rétorqueront qu’en fait, faire appel à ces services automatisés est l’équivalent d’acheter un complet prêt-à-porter. Parfois, c’est très correct, et il arrive que l’habit fasse parfaitement sans altération, mais dès qu’il y a un besoin spécifique, cela paraît très vite qu’il ne s’agît pas d’un habit fait sur mesure.

En fait, ces logiciels s’adressent principalement à une clientèle qui, de toute façon, n’aurait pas les moyens de se payer un matriçage professionnel et qui ferait faire le travail à un ami qui « connaît ça, lui, le son ». Ou à un apprenti dans le métier. En ce sens, ce genre de service est très correct.

Par contre, pour ce qui est des professionnels, qui ont des besoins un peu plus spécifiques, l’intelligence artificielle peut servir de point de départ ou d’outil à un ingénieur qui pourra, dès lors, pousser son travail plus loin.

Pour ce qui est du reste, on en discute dans une vingtaine d’années!