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Tidal soupçonné de fraude musicale : après les fausses nouvelles, voici les fausses écoutes

Par
François Lemay

L’histoire commence en mai dernier alors que le journal norvégien Dagens Næringsliv reçoit anonymement une copie d’une base de données confidentielle contenant les statistiques d’écoute en continu du service Tidal. Dans cette base de données, le nombre d’écoutes de deux albums sort particulièrement du lot : Lemonade de Beyoncé et The Life of Pablo de Kanye West. Ce sont 320 millions de fausses écoutes qui ont été recensées, pour un service qui compte environ 3 millions d’abonnés.

La semaine du 14 janvier, l’unité enquêtant sur les crimes économiques de la police norvégienne, Økokrim, annonce avoir ouvert une enquête à ce sujet et accuse Tidal d’être au cœur d’une affaire de fraude musicale et économique.

Pourquoi Tidal est un cas à part

Pour comprendre les raisons d’un tel stratagème, il est important de trouver à qui profite le crime. Et qui en est la victime. Dans le cas qui nous préoccupe, il y en a plusieurs.

Le service musical Tidal a été lancé, sous le nom de WiMP, en février 2010 par la compagnie norvégienne Aspiro. Malheureusement, le service ne faisait pas vraiment le poids devant les géants en devenir comme Spotify et Apple Music, et il a changé de nom pour Tidal en 2014 avant d’être acheté en 2015 par la société de portefeuille Project Panther Bidco pour la somme de 56 M$US. Et qui est derrière Project Panther Bidco? Le rappeur et homme d’affaires Shawn Carter, mieux connu sous le nom de Jay-Z et, aussi, époux de Beyoncé.

L’idée derrière Tidal était de créer un service offrant aux artistes une rémunération plus intéressante que celle versée par les autres entreprises en échange d’une forme d’exclusivité et, surtout, de parts dans l’entreprise.

Les artistes (surtout ceux qui sont en partie propriétaires), à Tidal, sont considérés comme étant des associés plutôt que des produits. D’ailleurs, lors de la conférence de presse officialisant la transaction, Jay-Z est monté sur scène avec ses partenaires Beyoncé, Kanye West, Madonna, Daft Punk, Rihanna et deadmau5, entre autres.

Ce n’est pas pour rien qu’à l’époque, on les voyait un peu comme le 1 % du milieu musical : pour une rare fois, c’étaient des artistes qui contrôlaient la portion numérique de la diffusion de leurs œuvres.

En janvier 2017, Jay-Z a vendu ses parts (33 %) dans Tidal pour la somme de 200 M$US. Pas mal comme rendement du capital investi. Les autres artistes, aux dernières nouvelles, ont conservé leurs parts, sauf Kanye West, qui est parti fin 2017. D’ailleurs, celui-ci affirme que l’entreprise lui doit toujours 3 M$US.

Comment une entreprise peut-elle se frauder elle-même?

C’est là que ça devient intéressant. Si vous remarquez, les deux albums dont il est question sont ceux de Kanye West et de Beyoncé, qui sont demeurés en partie propriétaires de Tidal. Alors, pourquoi se voler soi-même?

Il existe, dans les contrats que les artistes signent avec Tidal, une clause de moins en moins utilisée dans les contrats au sein de l’industrie musicale. Elle stipule que si un album dépasse un certain nombre d’écoutes en continu, la part payée à l’artiste augmente au détriment de celle des autres. L’argent que Kanye West et Beyoncé ont fait en plus provient donc des sommes ayant dû être versées aux autres artistes qui ont mis leurs chansons en ligne sur Tidal.

Et c’est ce qui chicote la police norvégienne.

Évidemment, du côté de Tidal, on nie toute l’affaire, et les employés (ils sont trois) qui ont tiré la sonnette d’alarme ont quitté l’entreprise peu de temps après, après avoir signé des ententes de confidentialité blindées.

Synamedia, une solution aux faux comptes?

Que cela soit Tidal qui s’est fraudé de l’intérieur ou non, il n’en demeure pas moins que la consommation de contenu audio ou vidéo en continu peut facilement être manipulée. Cela peut se faire par des robots branchés sur des comptes gratuits ou, encore, par des utilisateurs qui se partagent des comptes payants d’utilisateur. On connaît tous, ou presque, quelqu’un qui utilise le compte Netflix ou Spotify d’un ami ou d’un parent sans payer; il suffit de ne pas y être en même temps.

C’est pourquoi l’entreprise britannique Synamedia vient de présenter, au Consumer Electronics Show (CES) de Las Vegas, une technologie permettant d’analyser les habitudes d’écoute liées au compte d’un utilisateur et de déterminer si un compte est utilisé par une seule personne ou si plusieurs se le partagent. Par exemple, si vous êtes branchés sur Netflix sur la côte est américaine et que, en même temps, le compte est utilisé en Australie, celui-ci sera alors analysé en profondeur.

S’il est déterminé qu’il s'agit d’amis qui se partagent le compte, une invitation amicale d’utiliser le service multiutilisateur, un peu plus cher, peut être envoyée. Et si le compte est utilisé par un service qui permet de gonfler les écoutes ou les lectures en ligne, il est alors possible de prendre les mesures qui s’imposent.

Une chose est certaine, la technologie devra servir à trouver de nouvelles solutions à de nouveaux problèmes créés par de nouvelles technologies qui, elles-mêmes, ont servi à en résoudre d’autres. En tout cas, on se comprend.