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Les fermes d’écoute en continu : ce n’est pas de la fraude, mais c’est tout comme

Par
François Lemay

L’industrie musicale est plus compétitive que jamais. On a beau connaître un tout petit peu mieux les tangentes que celle-ci risque de prendre au cours des prochaines années (indices : l’écoute sur demande et l’écoute en continu), cela ne veut pas dire que tous les problèmes sont réglés. Si les revenus ont cessé de chuter, l’argent disponible est toujours mal distribué parce qu’on ne sait pas comment le faire et que les entreprises qui en profitent sont celles qui édictent les règles.

Alors, il n’est pas surprenant de constater que certaines personnes développent des moyens de contournements « créatifs » qui permettent de trafiquer les règles du jeu à leur avantage.

Une vidéo compromettante

Depuis quelques jours, une vidéo dans laquelle on peut voir des dizaines de téléphones intelligents branchés sur ce qui semble être une application d’écoute musicale en continu circule sur Internet.

On soupçonnait depuis plusieurs mois, déjà, que cette pratique était utilisée afin de manipuler les statistiques sur différents sites d’écoute en continu, mais cette vidéo semble le confirmer. Le modus operandi est tout simple : on branche le plus grand nombre possible d’appareils sur une liste musicale ou sur l’album d’un artiste en particulier, et l'on passe les pièces en boucle. Les redevances étant distribuées selon le nombre d’écoutes, on gonfle ainsi artificiellement les revenus versés à ces mêmes artistes.

De plus, comme les statistiques pour ces artistes en particulier sont augmentées, l’algorithme de suggestion a plus de chances de recommander à un utilisateur cet artiste en particulier, ce qui augmente grandement sa visibilité.

Les deux sites les plus visés sont Spotify et Soundcloud, puisqu’il est possible de s’y créer un compte gratuit pour accéder aux fonctions de base, dont l’écoute en continu.
De plus, un artiste pourrait se servir de ces mêmes statistiques artificielles afin d’obtenir un contrat de disques ou de spectacles. Il est plus facile de se faire remarquer si la musique que l’on met en ligne semble « populaire ».

Une pratique répandue, et pas si coûteuse

Plusieurs entreprises offrent ce genre de service si l'on sait chercher sur Google. Tout se passe au grand jour, il suffit de taper « buy Spotify plays » dans le moteur de recherche, et cela mène à des dizaines de sites qui offrent ces services. En moyenne, il est possible d’acheter 10 000 écoutes pour environ 300 $. Comme Spotify verse à peu près (selon ce que l’on peut comprendre de leur méthode complexe de calcul) 0,005 $ par écoute, le calcul n’est pas à l’avantage de l’artiste, qui recevrait environ 50 $ pour ses 10 000 écoutes. Il est donc 250 $ dans le rouge.

Ce qui est avantageux, par contre, c’est de construire soi-même ses propres robots d’écoute, ce qui ne semble pas si complexe, si l’on se fie à cette vidéo YouTube, qui explique comment utiliser un tel système, que vous pouvez acheter pour 97 $.

Ce n’est pas illégal, mais…

Mais cela viole l’entente de service entre l’artiste et la plateforme. Vous savez, le fameux contrat de 892 pages que nous ne lisons pas lorsque nous installons un logiciel ou que nous nous abonnons à un service en ligne? Il se trouve qu’il sert à quelque chose, finalement. Et éviter ce genre de pratique frauduleuse en fait partie.

Et c’est arrivé à quelques reprises que des artistes se fassent prendre. Parlez-en au duo indie-folk Smokey and the Mirror, qui a vu son album Thin Black Line, mis en ligne sur Spotify en 2015, être retiré quelques jours plus tard. On a jugé, du côté de Spotify, qu’un duo relativement peu connu ne pouvait générer autant d’écoutes en si peu de temps, compte tenu du petit nombre de gens qui étaient abonnés à la page du groupe.

Effectivement, si l’on se fie aux données révélées par le géant de l’écoute en ligne, Smokey and the Mirror n’avait qu’une trentaine d’abonnés pour 79 000 écoutes. De plus, comme il est possible de connaître le profil des comptes qui écoutent les pièces, il a été déterminé que les clics étaient venus de 4000 comptes, tous situés dans la même région géographique, et que les écoutes se faisaient toujours en boucle.

Le duo s’est toujours défendu en disant que plusieurs personnes étaient abonnées à ses comptes sur les réseaux sociaux et que ces écoutes étaient le fruit d’un travail de promotion méticuleux auprès d’une base d’admirateurs passionnés.

Toujours est-il que, trois ans plus tard, Smokey and the Mirror a retrouvé le droit de mettre en lignes de nouveaux albums, mais Thin Black Line est toujours interdit sur Spotify.

Au nombre des tentatives pour tromper l’algorithme de Spotify depuis le lancement de la plateforme, on remarque aussi la tactique utilisée par le groupe funk américain Vulfpeck en 2014, particulièrement ingénieuse.

Afin de financer une tournée dont les spectacles seraient gratuits, ils ont mis en ligne un album composé d’une trentaine de pièces musicales… silencieuses. Ils ont ensuite demandé à leurs admirateurs d’écouter en boucle l’album durant la nuit, ce qui a permis au groupe d’amasser 20 000 $. Un genre de sociofinancement pas très éthique, finalement.

Malheureusement, Spotify a compris la manœuvre et a fait retirer les pièces. Bon, ce n’était pas tout à fait correct de la part de Vulpeck, mais au moins, c’était drôle!