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Les premières parties de spectacle : « qu’ossa donne? »

Par
François Lemay

Le duo punk britannique Slaves a créé une petite commotion auprès de ses fans lorsqu’il a refusé d’indiquer l’heure exacte à laquelle il comptait monter sur scène pour leur présente tournée. Pourquoi? Comme il n’est pas rare que certains spectateurs n’arrivent que pour voir la tête d’affiche, on veut s’assurer que les groupes qui jouent en première partie auront la chance d’être entendus. Si, pour certains, cela va de soi, certains spectateurs ne sont pas tout à fait d’accord, et arguent qu’ils ont bien le droit d’arriver à l’heure qu’ils veulent pour voir le groupe pour qui ils ont payé leur billet.

(Slaves – Cheer up London)

Nous n’indiquons pas l’heure à laquelle nous montons sur scène. Nous avons déjà été une "première partie". Nous ne serions pas là si personne n’était venu nous voir. Donc, arrivez à l’heure d’ouverture des portes et tout ira bien

Tiré du compte Twitter de Slaves

L’argument principal donné par ceux qui ne sont pas d’accord avec cette façon de faire est que le temps est une denrée précieuse, et qu’aller à un spectacle requiert une forme de planification qui peut ne pas inclure l’envie d’entendre une, ou plusieurs parties supplémentaires. Autrement dit, on n’a pas que ça à faire, et si l’on a envie de ne voir qu’une partie du spectacle, cela nous regarde.

Une tradition qui remonte à loin

L’idée de présenter une soirée de spectacle composée d’une prestation principale précédée d’une ou de plusieurs premières parties remonte à loin. C’était la mode, durant les années 50 et 60, d’organiser des tournées comprenant plusieurs artistes moins connus et une grosse tête d’affiche. En 1967, il était possible d’assister à une tournée mettant en vedette des groupes comme Pink Floyd et Cream en première partie de Jimi Hendrix, par exemple.

(Jimi Hendrix en concert en Allemagne, 1967)

Originalement, cette façon de faire vient des soirées de théâtre présentées vers la fin de l’époque victorienne (fin du 19e siècle). Pour qu’une telle soirée soit considérée comme étant réussie, il fallait qu’elle dure longtemps! C’est pourquoi l’on présentait souvent deux pièces longues précédées de deux saynètes plus courtes, la première étant appelée le « lever de rideau ». Évidemment, comme aujourd’hui, on terminait la soirée avec la pièce la plus importante, alors que celle qui était présentée en lever de rideau était jouée, généralement, devant une salle vide.

Aujourd’hui, outre le fait de gagner du temps et de donner le temps au groupe de musique présenté en tête d’affiche de bien manger le petit buffet dans sa loge, les premières parties permettent à des groupes moins connus de jouer dans de grandes salles devant un public pas très attentif, mais qui, sait-on jamais, pourrait entendre quelque chose qui lui plaît.


Le problème, par contre, est que les artistes qui se produisent en première partie ne jouent pas, généralement, dans les meilleures conditions scéniques pour démontrer ce dont ils sont capables. Ils ont à droit à un bout de scène et à des éclairages conçus au fur et à mesure, et le son, disons-le, n’est pas toujours le meilleur qui soit.

De plus, les premières parties ne jouissent pas de l’effet d’entraînement que peut générer une foule enthousiaste. Souvent, la plupart des sièges sont vides, les spectateurs arrivés tôt discutent entre eux ou lisent leurs textos sur leur téléphone, ou encore, ils se lèvent et vont se chercher une bière en plein milieu d’une chanson. Bref, il faut être bon, très bon même, pour attirer l’attention.

(Vous essaierez de conquérir une foule en jouant après Bruce Springsteen)

Mais, il est quand même arrivé qu’une première partie supplante la tête d’affiche. En août 1974, à Central Park, à New York, la chanteuse canadienne Anne Murray a regretté amèrement son passage sur scène après un certain Bruce Springsteen. Ou, encore la même année, Queen renversait le public venu applaudir… Matt The Hopple.

(Queen en concert en 1974)

Le client a-t-il toujours raison?

Elle est là, la question, au fond. Le fait de payer un billet de spectacle nous donne quels droits, en tant que spectateurs? Parce que si je paye pour aller voir un groupe que j’aime particulièrement, je n’ai aucune obligation d’aller entendre des artistes qui, de prime abord, ne m’intéressent pas particulièrement. On ne peut pas forcer le public à être curieux, surtout si l'on considère qu’une excellente première partie, ça n’arrive pas si souvent que ça, et que, si elle est si bonne, elle peut porter ombrage à la tête d’affiche.

De plus, le prix des billets de spectacles a beaucoup grimpé au cours des dernières années, ce qui laisse souvent au spectateur le sentiment de ne pas en avoir eu pour son argent. Allonger artificiellement le temps d’un concert en y mettant plusieurs premières parties ne donne pas nécessairement plus de valeur au billet, surtout si la tête d’affiche arrive en retard et offre une courte représentation.

Et pour ceux et celles qui sont friands de découvertes, il y a les festivals, qui permettent de dénicher une perle rare sur une petite scène le samedi à 13 h 30. Sinon, je me réserve le droit d’assister ou non à la première partie, c’est ma prérogative de spectateur, et personne n’a le droit de décider à ma place.