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L’affaire Threatin : quand la fumisterie musicale dépasse l’entendement

Par
François Lemay

Jered Threatin voulait tellement devenir célèbre qu’il était prêt à payer pour s’acheter des fans. Et ça ne s’est pas passé aussi bien que prévu.

Le monde de la musique n’est pas à une fraude près. Rappelez-vous Milli Vanilli, ce duo pop comptant en ses rangs Rob Pilatus et Fab Morvan, qui a connu énormément de succès à la fin des années 80. La formation avait dû faire face à une immense controverse lorsqu’on s’est rendu compte que les deux membres ne chantaient même pas sur leurs enregistrements. D’ailleurs, cette histoire s’est très mal terminée, avec la mort par surdose de Pilatus en 1998.

Ces jours-ci, c’est un autre genre de fraude musicale dont il est question : un stratagème qui implique le musicien américain Jered Threatin. Disons que ce dernier a pris au pied de la lettre cette phrase tirée du film Fields of Dreams (avec Kevin Costner) : « Build it and they will come » (Si tu le construis, ils viendront sûrement).

Il l’a construit, et ils ne sont pas venus.

L’homme qui achetait des fans

Jered Threatin, de son vrai nom Jered Eames, a décidé de se rendre lui-même populaire. Il a créé son groupe – dans lequel il joue, seul, tous les instruments – puis il a acheté des milliers d’abonnés pour ses comptes sur les réseaux sociaux afin de donner l’impression que sa musique était appréciée. Mais ce n’est pas tout! Il a aussi mis sur pied de fausses entreprises de relations publiques, de design web et de promotion pour ses spectacles ainsi qu’une fausse maison de disques afin de parfaire toute cette illusion.

Fort de cette fausse popularité, il a organisé une tournée européenne (principalement au Royaume-Uni), engagé des musiciens et joué devant… des salles totalement vides. C’est d’ailleurs ce qui a mis la puce à l’oreille à la presse spécialisée en musique il y a de cela quelques jours alors que des propriétaires de salles de spectacle se sont mis à se plaindre publiquement du fait qu’ils s’étaient fait avoir par un groupe américain.

Selon les ententes négociées par Threatin avec les différentes salles, le groupe leur laissait tous les profits générés par la vente d’alcool et conservait l’argent provenant des ventes de billets. Une pratique standard et satisfaisante pour les deux parties, tant et aussi longtemps qu’il y a au moins quelques spectateurs pour acheter de la bière.

Par contre, lorsqu’il n’y a personne, ce sont les propriétaires de salles qui subissent des pertes de revenus puisqu’ils doivent quand même payer les employés présents. Ça fait partie du risque, me direz-vous; toutes les salles ont déjà programmé un spectacle qui n’a pas obtenu le succès escompté. Mais lorsque le groupe en question arrive en disant avoir de nombreux fans et qu’il affirme que ceux-ci ont indiqué sur la page Facebook qu’ils seraient présents à l’un des concerts (en sachant très bien que ce n’est pas le cas), ça commence à ressembler à de la fraude.

D’ailleurs, tout s’est écroulé quelques jours après que l’histoire a été rendue publique. Les musiciens embauchés par Threatin ont quitté la tournée, et les salles de spectacle ont tout simplement annulé les concerts. Threatin, quant à lui, a fermé tous les comptes et les sites web liés à son projet musical.

La défense du fraudeur

Interviewés par le site Ultimate Classic Rock (l’article est en anglais), les musiciens embauchés par la tournée trouvaient – et ce, dès le début de l’aventure – bizarre de jouer pour un groupe prétendument très populaire, mais dont ils n’avaient jamais entendu parler. D’ailleurs, la tournée devait avoir lieu en Amérique du Nord avant d’être déplacée en Europe, ce qui a, en quelque sorte, rassuré les musiciens, lesquels se sont dit que Threatin était probablement plus connu dans les « vieux pays » que de ce côté-ci de l’Atlantique.

Ce n’est qu’une fois sur scène, devant des salles totalement vides, qu’ils se sont mis à vraiment douter. Eames s’est alors défendu en affirmant que c’est l’agence de promotion (on se rappelle que celle-ci n’existe pas vraiment…) qui avait fait du mauvais travail, mais que cela allait s’arranger au cours des prochains jours.

Questionnés aussi à savoir s’ils connaissaient les motivations d’Eames à agir de la sorte, les musiciens demeurent convaincus que cet homme a agi de bonne foi et qu’il espérait sincèrement que des spectateurs se présenteraient aux concerts.

Quant à Eames, il a émis un seul commentaire sur son compte Twitter à cet égard.

Qu’est-ce qu’une fausse nouvelle? J’ai transformé des salles vides en nouvelles dont on a parlé partout dans le monde. Si vous lisez ceci, c’est que vous faites partie de l’illusion.

Une pratique courante?

Eames n’est bien entendu pas le premier à avoir recours à ce genre de stratagème. Vous pouvez trouver facilement sur Internet des firmes qui vendent des « abonnés ». La plus connue est sans aucun doute Devumi, qui a été liée par une enquête du New York Times (le lien mène à une page en anglais) à des noms prestigieux comme celui du mannequin Kathy Ireland ou du footballeur à la retraite Ray Lewis. Il semblerait, aussi, que plusieurs politiciens aient eu recours aux services proposés par l’entreprise qui ne semble plus être en service aujourd’hui.

Or, ces gens ont en commun d’être déjà connus et d’ajouter des faux abonnés à leur liste leur permet, par exemple, d’obtenir un cachet plus élevé pour une conférence ou pour un contrat publicitaire. Au coût de 17$ américains pour 1000 faux abonnés anglophones, ça ne coûte pas cher pour augmenter artificiellement sa notoriété.

Malheureusement pour Jered Eames, c’est le petit bout qui manquait à sa fourberie : un minimum de notoriété qu’il a obtenue à rebours, après qu’il eut été démasqué.

Comme le chantait Alanis, c’est un tout petit peu ironique.