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L’album blanc des Beatles a 50 ans : la petite histoire d’un grand mythe

Par
François Lemay

La première fois que j’ai vu l’album blanc des Beatles, je devais avoir une dizaine d’années. Je fouillais dans les vieux vinyles de mon père, impressionné par le montage photo psychédélique de la pochette de Sgt. Pepper’s ou par les visages déformés de Rubber Soul. Au milieu de la pile, l’album blanc, au carton un peu usé sentant l’humidité. À l’intérieur, la signature de mon père au stylo et, sous elle, un seul mot écrit de la calligraphie incertaine d’un gaucher qui a été forcé d’apprendre à écrire de la main droite : « plate ». J’ai laissé l’album là.

Quelques années plus tard, alors que je tombais pour de bon dans la discographie des Beatles, connaissant de loin (c’était bien avant Internet) toute la mythologie entourant cet album double, j’étais intimidé à l’idée de l’écouter. Après tout, mon père avait utilisé l’épithète « plate » pour le décrire. On en disait que c’était l’album de la discorde et qu’on pouvait y entendre des collages musicaux bizarres. Tout ça m’apeurait. J’avais peur de ne plus aimer les Beatles après l’avoir entendu.

Tout d’abord, cette fameuse pochette née d’un désir de rupture avec le courant psychédélique. Alors que les autres artistes essayaient encore de comprendre et de reproduire les arrangements d’A Day in The Life ou de Strawberry Fields Forever, les Beatles étaient déjà rendus ailleurs, métaphoriquement et littéralement. Parce que pour la première fois depuis quatre ou cinq ans, le quatuor avait pu se permettre de prendre congé de toute la folie de la Beatlemania, invité par George Harrison et le Maharishi Mahesh Yogi à participer à une retraite de méditation transcendantale au pied de l'Himalaya au cours de l’hiver 1968.

À cette époque, les Beatles, peu habitués à la critique, viennent de se faire dire qu’ils ne sont pas infaillibles, après la diffusion du film tourné pour la télévision Magical Mystery Tour. Et, surtout, ils n’ont pas encore tout à fait terminé leur deuil de leur gérant Brian Epstein, décédé d’une surdose de médicaments en août 1967.

En Inde, à défaut de se construire une spiritualité, les Beatles s’ennuient royalement. Armés de guitares acoustiques et de cannabis, ils trouvent le temps d’écrire une quarantaine de pièces. Même Ringo, qui en plus d’avoir l’impression de perdre son temps est incapable de s’adapter à la nourriture, (fatigué de manger des fèves au lard en conserve, il quitte l’Inde avant ses comparses), s’y met et pond sa première chanson, Don’t Pass Me By.

Si les Beatles se posent et changent durant leur séjour indien, le monde se transforme aussi autour d’eux. Martin Luther King est assassiné le 4 avril 1968, Robert Kennedy, le 8 juin. Le printemps de Prague, un effort politique afin d’introduire un socialisme « à visage humain » en Tchécoslovaquie, s’achève brutalement en août avec l’invasion du pays par les troupes du pacte de Varsovie. Les idéaux de l’été de l’amour s’estompent rapidement, et les membres du quatuor, obligés de se prendre en main et de gérer leur carrière, voient eux aussi les fissures se creuser plus profondément entre eux.

John Lennon, qui sent que son comparse McCartney met beaucoup plus d’ardeur à travailler sur ses propres compositions que sur celles de son ami, traîne une insatisfaction catalysée par sa rencontre avec l’amour de sa vie, Yoko Ono. L’artiste japonaise fait comprendre à Lennon qu’il y a peut-être autre chose dans la vie que de faire partie d’un groupe de rock and roll, aussi important soit-il. De plus, pour la première fois, une personne d’extérieur au noyau des Beatles assiste aux séances en studio, se permettant même de donner son avis sur ce qu’elle entend. Ça ne fait l’affaire de personne.

L’album blanc en quelques chiffres

  • Il a été enregistré entre le 30 mai et le 14 octobre 1968 et lancé le 25 novembre au Canada
  • C’est un album double d’une durée de près de 94 minutes
  • Il a atteint les premières places des palmarès dans au moins 9 pays, dont le Royaume-Uni, les États-Unis et le Canada
  • L’album a reçu 19 certifications platine (au moins 1 million d’exemplaires vendus) à travers le monde

George Harrison, quant à lui, aimerait que ses collègues prennent son travail d’auteur-compositeur un peu plus au sérieux. Et Ringo, qui a l’impression qu’il ne fait pas vraiment partie du groupe, quitte la formation pour quelques jours durant les séances d’enregistrement. Arrivé le dernier, en remplacement du premier batteur, Pete Best, en 1962, il peine à trouver sa place, lui de qui on dit qu’il est « chanceux de faire partie des Beatles ». D’ailleurs, démontrant à quel point l’unité fait défaut, lorsque Ringo fait le tour des trois autres membres pour annoncer son départ en leur expliquant que, de toute façon, les Beatles, c’est Paul, John et George, ceux-ci lui répondent individuellement la même chose! « Je pensais que les Beatles, c’était vous trois! » Lorsqu’il revient enfin, il trouve sa batterie couverte de fleurs.

En studio, c’est tendu. La plupart des chansons sont enregistrées individuellement, les membres du groupe travaillant séparément sur leurs pièces dans des studios différents. En fait, la tension est telle que George Martin, le réalisateur et producteur du groupe depuis leur arrivée à EMI, décide de partir en vacances et de les laisser se débrouiller seuls. Par contre, cette tension permet quand même quelques accidents positifs. Voulant s’assurer que ses collègues se comportent correctement lorsque vient le temps de travailler sur ses chansons, Harrison demande à son ami le guitariste Eric Clapton de venir jouer sur While My Guitar Gently Weeps afin de calmer le jeu. Cela fonctionne, et le résultat est assez probant à l’écoute.

Si cet état de fragmentation permet aux Beatles de pondre des perles comme Blackbird, l’hymne folk pour la lutte des droits civiques de McCartney, ou la puissante Helter Skelter, cela donne aussi des moments éprouvants comme la fameuse Revolution #9, un collage sonore de plus de 8 minutes produit par Lennon, qui sonne plus prétentieux que savant. Et au milieu de tout ça, Ob-La-Di, Ob-La-Da, une tentative ratée de faire du reggae. Lennon la qualifiera quelques années plus tard de « merde pour les grands-mères ».

En fait, tout le contexte autour de cet album double, autant que les chansons en tant que telles, participe à la mythologie de l’album blanc. Comme le disait George Martin, cela aurait pu être le meilleur album des Beatles si ceux-ci avaient décidé de s’entendre et de choisir les 14 ou 15 meilleures chansons pour en faire un album simple. Facile à dire. Et c’est probablement ce qui le rend aussi intéressant : on y retrouve autant un commentaire sur le monde, que sur l’état mental de quatre individus poussés à bout par la pression d’être ce qu’ils ne veulent plus être. L’album blanc, dont on oublie qu’il est en fait un album homonyme intitulé The Beatles, c’est le rock qui vit sa première grande crise d’identité en même temps qu’une génération entière comprend qu’une fleur dans un fusil, ça fait de bien belles photos, mais que ça ne change pas grand-chose en réalité.

Et désolé papa, mais l’album blanc est tout… sauf plate.