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Pop et écriture de chansons : Max Martin, le plus connu des inconnus

Par
François Lemay

Qu’ont en commun Taylor Swift, Céline Dion, Katy Perry, les Backstreet Boys, Avril Lavigne et Maroon 5? Des succès au palmarès, bien entendu. Mais lorsqu’on examine attentivement la liste des collaborateurs qui ont travaillé sur les succès de ces artistes, un nom revient constamment : Max Martin, qui se classe juste derrière le tandem Lennon-McCartney pour le nombre de chansons figurant en première position. Qui est Max Martin et, surtout, quelle est la recette de ses multiples succès?

Max Martin, l’homme qui écrit des numéros un

Il est normal de ne pas connaître Max Martin – Karl Sandberg de son vrai nom. Le Suédois de 47 ans entretient son anonymat et, s’il accepte de donner des entrevues, c’est pour parler de sa méthode de travail et non pas de sa vie privée. Pourquoi? Selon lui, cette forme d’anonymat lui permet de travailler avec plusieurs artistes en même temps, dans plusieurs sous-genres de la musique pop, sans que son nom devienne associé à une vedette ou à un style en particulier. Un peu comme Bernie Taupin l’a longtemps été avec Elton John, par exemple.

Ce que l’on sait de lui, par contre, c’est qu’avant d’écrire pour les autres, il faisait dans le glam metal en tant que chanteur de la formation It’s Alive, au début des années 90.

C’est le DJ suédois Denniz Pop, lui-même parolier et compositeur, qui remarque l’intérêt de Martin pour l’écriture musicale au milieu des années 90. Pop sert de mentor à Martin pendant les deux ans où il essaye de comprendre et d’apprendre comment écrire une chanson. Finalement, le duo signe sa première collaboration, Wish You Were Here, endisquée par le collectif suédois Rednex (oui, les fatigants qui chantaient Cotton Eye Joe). La pièce atteint la première position des palmarès autrichien, allemand, norvégien et suisse.

Bien entendu, je ne peux pas faire mention de Cotton Eye Joe sans vous la mettre dans la tête !

Ensuite, les deux artistes s’attèlent à l’écriture de l’album The Bridge pour le groupe suédois Ace of Base, qui se vend à plus de six millions d’exemplaires. En 1995, le studio Cheiron, pour qui travaille Martin et Pop, est engagé pour produire le premier album d’une petite formation américaine : les Backstreet Boys. C’est une forme de consécration puisque ce disque lance la carrière du groupe, ainsi que celle de Max Martin, qui est de plus en plus reconnu comme un fabricant de succès.

Max Martin enchaîne par la suite les collaborations et les succès au palmarès, et on doit attendre 2017 avant de voir s’écouler une année complète sans qu’une chanson signée par lui atteigne la première position du Billboard. Et pourtant, ce n’est pas faute d’avoir essayé, puisqu’il a écrit des pièces pour Taylor Swift (neuf), Katy Perry (cinq) et Pink (quatre). La poule aux œufs d’or est-elle en train de cesser de pondre? Si oui, qu’est-ce qui a changé?

La méthode Max Martin

La façon d’écrire de Max Martin est basée sur un principe : l’humain aime réentendre ce qu’il a déjà entendu, parce que cela est rassurant et agréable. Évidemment, on ne peut pas réécrire la même chanson avec la même mélodie, mais il existe des façons de travailler qui peuvent aider à créer quelque chose dans lequel le cerveau se sent en territoire connu.

Pour ce faire, il emprunte à Prince une méthode assez efficace : les couplets et les refrains ont souvent la même mélodie. Donc, quand l’auditeur arrive au refrain, qui est généralement la portion la plus mémorable d’une chanson, la mélodie lui est déjà familière puisqu’il l’entend déjà depuis environ une minute, dans d’autres circonstances. La chanson Let’s Go Crazy en est un bon exemple.

Aussi, le travail mélodique de Max Martin est tout simplement impeccable. Selon le compositeur, violoniste et théoricien de la musique Owen Pallett (membre d’Arcade Fire, entre autres), le musicien est arrivé à une époque, au milieu des années 90, où les pièces pop étaient plutôt éclatées et servaient de tremplin aux prouesses vocales des interprètes. C’est impressionnant à entendre, toutes ces fioritures, mais cela ne donne pas des chansons dont on a tendance à se souvenir. Vision of Love, de Mariah Carey, reste moins facilement en tête que That’s the Way It Is de Céline Dion. Même si les deux chanteuses partagent le même goût de l’éclatement vocal, la pièce de Céline, écrite par Max Martin, reste dans notre mémoire un peu plus facilement.

Vision of Love :

That’s the Way It Is :

Mais le monde se transforme et, toujours selon Pallett, l’émergence du hip-hop a modifié notre façon de recevoir la musique. Si la mélodie est le pain et le beurre de Max Martin, ce sont maintenant les mots qui sont à l’avant-plan. Pour lui, ceux-ci ne servent que de véhicule à la portion mélodique, ils sont interchangeables et insignifiants. Pourtant, il semblerait que le goût général du public se dirige vers des pièces comme Bodak Yellow de la rappeuse américaine Cardi B. C’est le flot incessant des mots qui devient, alors, la mélodie.

Bref, tout ça démontre que, heureusement, il n’existe pas de façon universelle, immuable et intraitable d’écrire des chansons. Chaque méthode fait son temps; on pense à l’époque des auteurs-compositeurs à l’âge d’or de la Tin Pan Alley (la rue où étaient situés la plupart des éditeurs de chansons à New York au début du 20e siècle) ou à celle des groupes qui écrivaient eux-mêmes leurs propres chansons par souci d’authenticité, par exemple.

Pour ce qui est de Max Martin, qui vaut plus de 260 millions de dollars américains, soit il s’adaptera et changera sa façon d’écrire, soit il disparaîtra comme bien des artisans se sont effacés avant lui. C’est dur, mais c’est comme ça.