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La musique classique : une affaire de snob?

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François Lemay

Ha! Les concerts de musique classique, avec toutes leurs règles compliquées faites pour empêcher d’avoir du fun! On n’applaudit pas entre deux mouvements, on ne peut pas manger de chips et il faut être en mesure de différencier une fugue d’une cantate au risque de passer pour un être mal dégrossi. Le classique est aux prises avec un problème d’image dont plusieurs aimeraient se débarrasser. D’où vient donc cette réputation de snobisme qu’on lui donne? La réponse est complexe, mais pas si compliquée.

Commençons par définir le snobisme

L’essayiste suisse Alain de Botton donne une définition contemporaine juste de ce que l’on considère être le snobisme : c’est un terme péjoratif qui sert à décrire le comportement d’une personne qui croit qu’il existe une relation entre le statut social d’une personne et sa valeur humaine. Il sert aussi à définir la croyance voulant que la classe sociale à laquelle on appartient nous donne préséance sur les autres, c’est-à-dire ceux qui font partie de classes sociales que l’on considère comme nous étant inférieures.

Le terme, tel qu’on l’utilise, est apparu en Angleterre au début du 19e siècle et descendrait du latin sine nobilate (sans noblesse), une expression utilisée au temps de l’Empire romain pour décrire un élève de la plèbe, dont un des parents s’était illustré, qui pouvait alors s’inscrire dans une école réservée aux nobles. Une fois abrégée, sine nobilate devient s.nob.

Alors, dans l’Angleterre du début du 19e siècle, le terme devient associé, comme chez les Romains, aux étudiants d’origine bourgeoise dont les parents sont assez fortunés pour leur acheter une place dans une école réservée aux familles nobles. Le mot « snob » est donc, dès son apparition, considéré comme péjoratif.

La musique classique : argent, pouvoir et classe sociale

Donc, noble ou bourgeoise, la musique classique? C’est une bonne question. Elle est les deux à la fois, les deux classes ayant les moyens de se la payer! Parce que oui, la connaissance de la musique classique est en partie liée à l’argent, au pouvoir et à la classe sociale. Ce qui différencie, dès ses tout débuts, la musique classique de la musique populaire est principalement l’utilisation d’une partition. La musique populaire se transmet oralement, tandis que la musique dite savante est composée à partir d’un répertoire codifié. Pour comprendre ce répertoire, il faut savoir lire et écrire la musique, ce qui n’est pas donné à tous. Il faut avoir reçu une éducation qui est généralement réservée aux nobles ou aux ecclésiastiques. L’invention de la presse typographique au milieu du 15e siècle et l’édition musicale, au 16e siècle, contribuent à l’accélération des changements de styles et à une certaine uniformisation de ceux-ci en Europe.

Bref, s’il faut être éduqué pour faire de la musique autre que de la musique populaire, il faut être riche ou avoir les pieds bien placés pour l’écouter, parce que seulement deux classes sociales peuvent se permettre d’engager des compositeurs et de financer des orchestres : la noblesse et l’Église. Les gens ayant reçu une certaine éducation peuvent quand même assister à des concerts dans des universités (Collegium musicum) ou des maisons privées aux 17e et 18e siècles, mais il faut attendre au 19e siècle avant que les concerts ne deviennent vraiment populaires, c’est-à-dire accessibles au peuple.

Cela correspond, dans l’histoire, à la Révolution industrielle, lorsque le pouvoir passe graduellement des mains de la noblesse à celles de la bourgeoisie, qui s’empresse alors de reproduire les modèles auxquels elle se réfère. Cette classe s’approprie donc, peu à peu, la musique classique, qui devient alors un outil pour se différencier du peuple. Comme celui-ci s’était mis, justement, à assister aux concerts, on définit le comportement acceptable des spectateurs afin de créer une démarcation entre les deux classes et de pouvoir ainsi déterminer à laquelle ils appartiennent.

(L'ensemble PostClassical, dirigé par Joseph Horowitz)

Quand le peuple monte sur les sièges durant les années 1890, comme le décrit Joseph Horowitz dans Moral Fire, on lui répond qu’il manque de révérence et de connaissances musicales pour apprécier une musique savante qui devrait élever son âme et non pas servir à l’amuser.

Dis-moi ce que tu écoutes et je te dirai combien tu gagnes

Qu’on le veuille ou non, la musique que l’on écoute en dit long sur le rang qu’on occupe dans la société, ou sur celui auquel on ne veut pas appartenir. Une étude portant sur les goûts musicaux et les classes sociales, publiée en 2015 (le lien mène vers un texte en anglais), démontre que si « la palette des goûts musicaux n’est pas reliée en tant que telle à la classe sociale, celle-ci sert quand même de filtre à ce qui est apprécié ou non ». Ceux qui sont considérés comme faisant partie de l’élite préfèrent, généralement, la musique classique, le jazz, le blues, l’opéra, le chant choral, le reggae, le rock, la musique du monde et les musiques de théâtre, alors que chez les gens plus pauvres ou moins instruits, on aime le country, le disco, le heavy metal et le rap.

Aussi, une chose importante que nous apprend l’étude est la suivante : les gens se définissent autant par ce qu’ils n’écoutent pas. C’est, selon moi, cet élément qui est le plus intéressant. Les participants moins instruits ont huit fois plus de chances de détester la musique classique que ceux qui ont étudié plus longtemps ou qui sont plus fortunés. De là à dire que le fait d’affirmer qu’on n’aime pas particulièrement un genre musical puisse servir à assoir son statut social, il n’y a qu’un pas à franchir. Et de là à dire que, depuis quelques années, des efforts politiques sont faits pour mettre de l’avant une certaine forme d’anti-intellectualisme (que l’on associe à l’élite et au pouvoir), il n’y en a qu’un autre…

Il n’y a que deux sortes de musique : la bonne et la mauvaise

À la fin du mois de septembre se tenait, à Londres, la conférence Screen Music Connect, où l’on s’est penché sur le snobisme, dans le milieu de la musique classique, à l’égard des musiques de films, de jeux vidéo et de séries télé. James Williams, le directeur général de l’Orchestre philharmonique royal (OPR), a fait sursauter la salle lorsqu’il a affirmé ne plus utiliser le terme « classique » pour décrire les programmes des concerts offerts par l’OPR.

Il n’y a que deux sortes de musique : la bonne et la mauvaise. Le terme musique classique ne nous est plus vraiment utile.

James Williams

Et si on analyse la programmation de l’OPR pour les semaines à venir (hyperlien menant vers un site en anglais), on y trouve du Holst, du Verdi et… la musique des films de Harry Potter.

La musique évolue au même titre que les sociétés et, pour plusieurs, sert à établir sa position sociale. Si certains amateurs de musique classique sont effectivement snobs, on peut en dire autant de certains amateurs de rock progressif ou de rock garage. Ce n’est donc pas la musique qui est le problème, mais plutôt les raisons, bonnes ou mauvaises, qui nous poussent à l’apprécier.

Pour le reste, il y aura toujours Mozart.