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Musique classique et jeux vidéo : ramener les millénariaux dans les salles de spectacle

Par
François Lemay

Si l’on examine la liste des défis auxquels le milieu de la musique classique doit faire face, le renouvellement de l’auditoire fait partie des préoccupations les plus urgentes, tout comme le financement et les modes de diffusion. Depuis le début du 20e siècle, on assiste à un vieillissement des spectateurs, dont l’âge moyen se situe aujourd’hui autour de 60 ans. Mais, contre toute attente, c’est une autre discipline culturelle qui semble être en voie de contribuer au rajeunissement de ceux et celles qui fréquentent les concerts classiques : le jeu vidéo.

Pourquoi n'est-ce plus cool d’aller à un concert classique?

Jusqu’au tournant du siècle dernier, assister à un concert classique faisait partie des mœurs. La radio, les disques, la télévision et Internet n’existaient pas (encore) et le concert représentait un excellent moyen d’assouvir sa soif de divertissement, de rencontres sociales, de nouveauté et d’émotions musicales. Rares étaient ceux qui avaient les moyens d’engager un quatuor à corde pour égayer leur souper du samedi entre amis, alors, pour se tenir au courant des nouveautés musicales, il fallait se déplacer dans une salle de concert. Sur place, ce n’était pas comme aujourd’hui : on pouvait entendre les spectateurs applaudir à la fin d’un mouvement (mon Dieu, quelle horreur!), ou encore être surpris par une improvisation au piano (Quoi? Vous avez osé improviser sur du Mozart!). Plus sérieusement, ce n’était pas Woodstock en 1969, mais l’ambiance semblait un tout petit peu plus détendue que ce qu’elle est depuis une centaine d’années.

Pourquoi cela change-t-il au début du 20e siècle? Une des raisons évoquées par certains musicologues serait, entre autres, la technologie. L’invention et, surtout, la popularisation des enregistrements musicaux transforment radicalement le rapport entre la musique et l’auditoire. Il n’est désormais plus nécessaire de se déplacer pour entendre les grands orchestres, qui sont maintenant enregistrés en studio dans des conditions beaucoup plus stériles que dans des salles de concert. Disons qu’une fois qu’on a goûté au plaisir d’entendre sa symphonie préférée sans entendre son voisin discuter, tousser ou essayer de sortir un bonbon de son emballage, on y prend goût.

Mais, il y a aussi un autre facteur dont il faut tenir compte : les prestations sont maintenant figées, et donc comparables, ce qui permet à l’auditoire d’établir des points de comparaison. Une fois qu’on a entendu un grand chef diriger un grand orchestre, on peut exiger une constance dans l’excellence, qui vient avec une forme de révérence. Le concert, c’est du sérieux!

Ces raisons, et d’autres comme la montée fulgurante de l’industrie de la musique populaire et sa relation avec les radios au cours du siècle dernier (il est plus facile de vendre des espaces publicitaires entre des pièces courtes alors qu’il est impensable de couper une longue symphonie), peuvent avoir mené à l’éloignement du grand public, particulièrement des jeunes, des salles de spectacles. On pourrait donc dire que la technologie a accéléré ce phénomène.

La musique de jeux vidéo

Si la technologie a une part de responsabilité dans la désertion des salles de spectacle par les jeunes adultes, on assiste présentement au phénomène contraire : une partie de la génération des millénariaux a retrouvé le goût d’aller entendre des grands orchestres. Et pour cela, il faut remercier… les jeux vidéo.

La relation qu’entretiennent jeux vidéo et musique date de l’apparition, dans les années 70, de puces assez puissantes pour le stockage de courtes boucles musicales créées numériquement. Le premier jeu d’arcade à proposer une musique continue comme fond sonore est le fameux Space Invaders, en 1978. Composée de seulement quatre notes basses, elle est assez rudimentaire, mais permet d’augmenter la tension ressentie par le joueur, qui doit défendre la Terre d’une invasion extraterrestre.

L’arrivée des consoles domestiques au début des années 80 offre de nouvelles possibilités aux compositeurs, qui peuvent désormais écrire des musiques un peu plus complexes, au point où celles-ci deviennent emblématiques de l'époque. Pensez au thème de Super Mario Bros., par exemple.

Au fur et à mesure que la technologie évolue, durant les années 80 et 90, et que le jeu vidéo devient une industrie de plus en plus payante, les budgets alloués au développement du jeu augmentent et atteignent même, depuis une dizaine d’années, le niveau des grosses productions hollywoodiennes. Cela permet aux compositeurs d’engager des grands orchestres pour l’enregistrement de leurs compositions, qui prennent de plus en plus d’envergure. Au point où ces mêmes compositeurs deviennent des vedettes à part entière auprès des amateurs de jeux, qui ont envie d’aller entendre, en concert, des airs extraits de leurs souvenirs d’enfance ou de leurs jeux préférés.

Des compositeurs vedettes en jeux vidéo, vraiment?

Le premier compositeur à présenter en concert ses pièces consacrées à des jeux vidéo est le Japonais Koichi Sugiyama, né en 1933 et considéré comme le père de la musique de jeux au Japon. Dès 1987, avec un orchestre de cordes japonais, il organise le Concert familial classique, consacré à la musique qu’il a écrite pour la série Dragon Quest. Surprise! Les salles sont pleines, à ce point qu’il doit répéter le concert 18 fois au cours des années suivantes.

La compositrice anglaise Jessica Curry, qui est aussi animatrice à la radio, a été récompensée en 2016 d’un prix BAFTA (les BAFTA sont remis en Angleterre afin de souligner l’excellence en création de jeux vidéo) pour sa trame sonore du jeu Everybody's Gone to the Rapture. Malheureusement, elle a cessé, depuis, de composer pour les jeux vidéo, citant une maladie dégénérative, mais aussi le mauvais traitement réservé aux femmes dans cette industrie. Depuis 2017, elle anime sur une chaîne radio spécialisée en musique classique l’émission High Score, consacrée à la musique de jeux vidéo.

Sans contredit, le compositeur de ce genre le plus connu est le Japonais Nobuo Uematsu. Surnommé le Beethoven de la musique de jeux vidéo, on lui doit la trame sonore de la très populaire série Final Fantasy, qui existe depuis 1987 et dont des épisodes sont toujours produits à ce jour. Sa popularité est telle qu’il a été nommé cinq fois dans le palmarès des 20 meilleurs compositeurs classiques de la radio anglaise Classic FM. Les concerts qui reprennent les musiques qu’il a écrites pour Final Fantasy font généralement salle comble.

Est-ce vraiment sérieux tout ça?

En tout cas, assez pour que de plus en plus d’orchestres réputés décident, depuis le début des années 2000, de s’attaquer à ce répertoire. Et cela fonctionne, puisque les salles sont généralement remplies pour ces événements, et ce sont de jeunes spectateurs qui n’ont pas nécessairement l’habitude de fréquenter ce genre de concerts qui en sont friands. Autant l’orchestre philharmonique de Los Angeles que l’orchestre symphonique de Malmö, en Suède, ont présenté des récitals consacrés à la musique de jeux vidéo. Et n’oublions surtout pas le très surprenant album Game Music, d’Angèle Dubeau et la Pietà, consacré à la musique de jeux vidéo.

Évidemment, le genre n’est pas considéré par certains critiques musicaux, tout comme la musique de film, comme étant de la musique classique en soi. Mais il s’en inspire assez pour que l’on puisse en reconnaître l’influence et espérer titiller la curiosité des auditeurs, qui risquent d’avoir envie d’approfondir leurs connaissances. De plus, depuis longtemps, la frontière entre ce qui est appelé musique classique et musique populaire a pour attribut principal d’être très mince. Ce n’est pas à moi de décider de la valeur et de la place de la musique de jeux vidéo, mais il est quand même intéressant de constater qu’elle permettra, peut-être, d’attirer une plus jeune clientèle, curieuse et cultivée, qui aura développé son oreille, et son goût d’aller entendre des grands orchestres.