Chargement en cours

avec   ·   par
avec   ·   par
En chargement...
Erreur de chargement.

Musique et cannabis : ganja, reggae et spiritualité

Par
François Lemay

Après avoir traité de jazz, de rock et de leur relation avec le cannabis, il sera ici question de l’aspect spirituel de la ganja en lien avec le reggae.

Si les musiciens ont abordé le pot de façon généralement métaphorique dans le jazz et le rock, le reggae est beaucoup plus direct et on trouve très régulièrement les mots « marijuana », « pot », « cannabis » et « ganja » dans les textes des chansons, soit pour en demander clairement la légalisation ou pour évoquer une certaine expérience spirituelle.

(Un exemple de rocksteady, un genre qui musical qui jette les bases du reggae)

Pour comprendre cette expérience, il faut aller plus loin que de s’intéresser au reggae comme genre esthétique et plonger dans l’histoire religieuse et sociale de la Jamaïque, où est né ce genre musical à la fin des années 60. Si le reggae trouve ses origines musicales dans une fusion entre le ska, le calypso, le rocksteady et le rock’n’roll, il est aussi, pour plusieurs, le porte-étendard du rastafarisme, un mouvement culturel, social et spirituel né en Jamaïque à la fin des années 30 d’une volonté de rapprocher les descendants d’esclaves de leurs racines africaines.

(Do the Reggae, par Toots and The Maytals, est considérée comme la première chanson du genre.)


Le rastafarisme

Le mouvement rastafari tire son nom de Tafari Makonnen, empereur d’Éthiopie de 1930 à 1974, connu sous le nom d’Hailé Sélassié Ier. Mais comment un empereur éthiopien a-t-il pu donner son nom à un mouvement spirituel jamaïcain, à 12 500 kilomètres de là? C’est que, durant les années 30, le mouvement Back to Africa prend de l’ampleur alors que la communauté des descendants d’esclaves noirs vit une intense crise identitaire. En Jamaïque, cette réflexion est incarnée par Marcus Garvey, surnommé le « Moïse noir », qui fait office de prophète d’un mouvement qui vise à unir toutes les communautés noires du monde. Garvey fait souvent référence à Sélassié et à l’Éthiopie dans ses écrits et ses discours, cet État étant le seul à avoir résisté à la colonisation européenne, sauf le temps d’une occupation italienne durant la Seconde Guerre mondiale.

Garvey fait de Sélassié une sorte de messie noir et génère le mouvement rastafari autour de ce personnage qui, ironiquement, ne reconnaîtra jamais le rastafarisme, l’Éthiopie étant un État résolument chrétien depuis 1500 ans.

(I Love King Selassie, du groupe jamaïcain Black Uhuru)

Et le cannabis, dans tout ça?

Encore là, il faut retourner un peu dans le temps, au milieu du 19e siècle pour être plus précis, alors que la Jamaïque est une colonie britannique. Après l’abolition de la vente d’esclaves sur le marché international en 1807, les Britanniques « importent » des travailleurs des Indes (une autre colonie britannique), qui eux amènent dans leurs bagages des plants de cannabis, qu’ils appellent « ganja ».

(Free Up the Weed, de Lee Perry)

Le climat étant ce qu’il est, la Jamaïque devient un terreau fertile pour la culture du cannabis. Cette herbe est grandement consommée par les Afro-Jamaïcains, à un point tel que les élites blanches, qui contrôlent les instances politiques du pays, décident d’en interdire la consommation et la culture avec la « Loi Ganja », votée en 1913. Puis, malgré un assouplissement de la loi en 2015, décriminalisant la possession de moins de deux onces de cannabis, la plante sera officiellement toujours interdite sur l’île. De plus, si l’on tient compte du fait que 37 000 âcres (150 km2) de terrain sont consacrés à la culture du cannabis, on peut conclure que la loi n’est peut-être pas aussi efficace qu’on le voudrait.

Sachant cela, il y a donc une certaine logique à ce qu’un mouvement identitaire noir rende symbolique la consommation du cannabis, interdite par des Blancs. C’est dans ce contexte que plusieurs adeptes du rastafarisme (certains sont quand même contre) décident de faire de leur consommation de ganja une partie intégrale de leur expérience sociale, politique et spirituelle, puisque selon eux, elle doit être fumée dans l’objectif d’élever la conscience et l’âme et dans un contexte méditatif. « L’herbe guérit la nation » est leur devise et cette herbe ne doit pas être utilisée à des fins récréatives.

(The International Herb, de Culture)

C’est donc dans ce contexte que vient au monde le reggae, développé par des musiciens dont les préoccupations sociales et identitaires concordent avec celles du rastafarisme. Comme le cannabis est considéré par ses adeptes comme faisant partie intégrante de cette prise de position, il deviendra l’un des thèmes majeurs abordés ouvertement dans les chansons : on entend les mots « ganja », « pot », « cannabis » et « marijuana » dans les textes reggae. On en chante les vertus ou l’on demande directement sa légalisation, comme dans la chanson Legalize It, chanson éponyme de l’album de l’ancien membre des Wailers Peter Tosh paru en 1975.

Si la chanson est interdite de diffusion en Jamaïque dès sa parution, elle permet à Tosh de se faire connaître à l’international puisque l’album se classe au palmarès Billboard.

Bob Marley

Il est évidemment impossible d’aborder ce sujet sans parler des positions du légendaire Bob Marley, porte-étendard du reggae. Lui-même converti au rastafarisme en 1966 (il était catholique), il militera toute sa vie pour la légalisation du cannabis. D’ailleurs, le rastafarisme doit sa popularité internationale à Marley, qui popularise le mouvement partout dans le monde avec sa musique.

Quand tu fumes de l’herbe, celle-ci te permet de te révéler à toi-même. Peu importe les mauvaises actions que tu commets, l’herbe se révèle à toi-même, ta conscience devient claire, parce que l’herbe te permet de méditer. C’est une chose naturelle qui pousse comme un arbre.

Bob Marley

Le pot permet à Marley de connecter plus facilement avec Jah, comme on appelle Dieu chez les rastafaris. Et comme le dira le premier ministre jamaïcain Edward Seaga lors des funérailles de Marley, qui mourra des suites d’un cancer mal soigné à 36 ans en mai 1981 : On ne peut effacer un tel homme de notre esprit. Il fait partie de la conscience collective de toute notre nation.

Pas si mal, pour un fumeux de pot et gratteux de guitare…