Chargement en cours

avec   ·   par
avec   ·   par
En chargement...
Erreur de chargement.

Musique et cannabis (2e partie) : Pot, politique et rock’n’roll

Par
François Lemay

Comme nous l’avons vu dans le premier de cette série de trois articles, il existe un lien entre l’apparition du jazz et la consommation de cannabis. Il serait donc étonnant que le rock, un des autres genres majeurs nés au 20e siècle, ne soit pas imprégné de l’odeur d’un vieux bout de joint traînant dans un cendrier.

Si, au cours de la première moitié du 20e siècle, certains musiciens jazz n’ont jamais vraiment caché leur consommation de cannabis, soit en en parlant ouvertement ou en écrivant des chansons inspirées par le plaisir procuré par son inhalation, les autorités américaines, et une grande partie d’un public plutôt conservateur, n’approuvent pas particulièrement cette pratique. C’est dans ce contexte qu’arrive une nouvelle génération de musiciens, durant les années 50, avec un besoin de contester cet ordre moral établi : les rockeurs.

(Elle est loin, l’époque où un simple déhanchement d’Elvis était suffisant pour constituer une menace à l’ordre moral.)

Rock, pot et contre-culture

À ce point de l’histoire, la consommation du cannabis par les musiciens passe par le désir de trouver du plaisir dans l’euphorie, en plus de faciliter l’émancipation des Afro-Américains, comme le disait Louis Armstrong. Le pot acquiert un statut symbolique au sein d’un mouvement appelé « la contre-culture », qui naît au début des années 60, aux États-Unis. On n’est alors plus ici dans l’émancipation et le plaisir; fumer du cannabis devient un acte politique.

(Ray Charles ne chante pas sur la lapidation, ici.)

C’est au sociologue américain John Milton Yinger que l’on doit la première utilisation du terme « contre-culture », qu’il décrit comme « un sous-groupe dont l’élément rassembleur principal est d’être en conflit avec les valeurs générales de la société ou un sous-groupe composé de personnalités variables qui établissent des normes dont les références ne peuvent être comprises que par ses composantes en relation avec la culture dominante ». Seuls les gens qui se réclament de la contre-culture possèdent les outils pour la façonner et la comprendre, puisqu’ils sont les seuls à en posséder les clés. Autrement dit, il est impossible de la comprendre sans en faire partie.

(« Everybody must get stoned », chante Dylan dans Rainy Day Woman #12 and 35)

L’un des représentants les plus populaires de ce mouvement est Bob Dylan, grand consommateur de cannabis devant l’Éternel.
Dans une entrevue accordée au magazine Playboy (oui, il y avait des articles, et oui, ils étaient très intéressants), Dylan répond ceci lorsque le journaliste lui demande si le fait d’essayer des drogues doit faire partie du développement normal d’un jeune adulte : « Je ne conseille à personne de consommer des drogues, particulièrement des drogues dures, qui devraient être considérées comme des médicaments. Mais, l’opium, le hasch et le pot ne sont pas vraiment des drogues. Leur consommation ne fait que travestir un peu ta pensée et je pense que tout le monde devrait travestir sa pensée une fois de temps en temps. »

(Blowin’ in the Wind est devenue une chanson phare de la résistance à la guerre du Vietnam, même si Dylan s’est toujours défendu d’avoir écrit des chansons engagées.)

Le contexte social de l’époque est donc un terreau fertile pour les bouleversements sociaux. Les États-Unis sont en guerre contre le Vietnam depuis 1955, une guerre qui divise particulièrement la jeunesse américaine et qui amplifie son désir de se dissocier de la culture dominante. Si l’on ajoute à ça le mouvement des droits civiques et le fait que les premiers boomers arrivent à l’adolescence au début des années 60, on comprend que tous les ingrédients sont réunis pour donner naissance à une crise des valeurs, qui se jouera sur le terrain de la contestation de l’ordre établi. Et quoi de mieux que le rock, une musique qui à l’époque est détestée par les parents, pour se forger une identité?

L’esthétique rock et le cannabis

Bien évidemment, la consommation de cannabis ne fait pas qu’établir symboliquement une des bases de la révolution contre-culturelle. Elle a aussi des effets sur la façon de créer de la musique. Si, comme on l’a vu dans l’article sur le cannabis et le jazz, cette drogue altère la perception du temps, certains musiciens rock transformeront aussi leur façon de composer une fois sous son influence.

Durant les années 50 et au début des années 60, les rockeurs sont généralement attirés par l’alcool et les amphétamines, une drogue qui permet de jouer vite et de rester éveillé longtemps. Les Beatles, par exemple, sont initiés à la benzédrine, un médicament créé en 1928 et utilisé pour ses vertus décongestionnantes. (À l’époque, on le trouve par exemple dans le Vicks.) Ses effets sont énergisants et euphorisants, un peu comme ces bonnes vieilles chansons rock de la fin des années 60.

Tout ça change lorsque certains artistes se mettent à consommer du cannabis, au début des années 60. En plus des pièces un peu plus lentes et longues, les thèmes abordés dans les chansons sont contaminés par le pot. Oui, on court toujours après une fille, en apparence, mais celle-ci risque de s’appeler Marie-Jeanne.

Contrairement au monde du jazz, qui était assez ouvert à ce propos, les auteurs-compositeurs rock essaient de passer beaucoup plus subtilement leur message. Par exemple, la chanson Good Vibration, des Beach Boys, ne parle pas d’un tremblement de terre, si vous voyez ce que je dire…