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Musique et cannabis : le pot à l'origine du jazz?

Par
François Lemay

À partir du 17 octobre, il sera possible pour les Canadiens de consommer du cannabis à des fins récréatives. La musique, principalement depuis le début du 20e siècle, vit une relation intime avec le pot, au point où l’histoire de la musique autant que son appréciation ont été influencées par cette drôle de plante à un moment ou à un autre. Pourquoi, pour plusieurs, musique et cannabis semblent faire si bon ménage?

Jazzer le tempo

En fait, pour comprendre la relation qu’entretiennent cannabis et musique, il faut examiner, en premier lieu, notre rapport au tempo, au temps et au silence musical, que l’on retrouve entre les notes. Prenons par exemple le jazz, né au début du 20e siècle. Selon le Dr Ernest L. Abel, qui est chercheur et enseignant spécialiste de l’histoire du cannabis, c’est dans les bordels de La Nouvelle-Orléans que le cannabis est devenu une partie inhérente de cette culture musicale.

(Smoking Refeers – les paroles parlent d’elles-mêmes !)

À l’époque, les musiciens devaient jouer de très longues heures, souvent des nuits entières. Comme l’alcool a pour effet d’émousser les capacités techniques des musiciens, en plus de les endormir, ceux-ci se sont tournés vers le pot, qui provoque l’euphorie en plus de rendre un peu plus supportable l’exercice de jouer sans cesse le même répertoire.

Or, le cannabis ne fait pas qu’euphoriser. Il agit sur le lobe occipital (le centre visuel), le lobe temporal (une région qui gère plusieurs fonctions cognitives, dont l’audition) et le lobe pariétal (qui intègre plusieurs fonctions, dont la vision, le toucher et l’audition). L’un des effets les plus remarqués chez les consommateurs de cannabis est l’altération de la perception du temps.

(Le titre Muggles, de Louis Armstrong, fait référence aux fumeurs de cannabis.)

Et c’est là que nous retournons aux débuts du jazz : une fois sous l’effet du cannabis, et à force de répéter constamment les mêmes pièces, les musiciens se sont mis à « entendre » les trous entre les notes, en plus d’avoir soudainement envie de modifier les tempos selon l’émotion qu’ils voulaient transmettre.

Évidemment, le jazz est plus complexe qu’un simple trip de fumeux de pot, mais comme le disait Louis Armstrong :

La marijuana te fait te sentir bien, mec. Ça te rend relax et te fait oublier toutes les mauvaises choses qui arrivent quand tu es Noir. Ça fait en sorte que tu te sentes désiré, et quand tu es en présence d’un autre fumeur de thé, tu ressens un lien spécial et fort.

(Le terme « Viper » était utilisé pour décrire un fumeur de cannabis à Harlem, durant les années 20 et 30.)

Ce qui est particulier dans la relation entre la musique et le cannabis, c’est que les effets ont permis de « libérer » la musique de sa partition en tout temps. C’est un argument qui a longtemps servi à démoniser cette substance. Le chimiste James Munch, qui a travaillé comme expert officiel en ce qui a trait au cannabis pour le gouvernement américain entre 1938 et 1962, disait (et pour lui, c’était négatif) :

Si tu es un musicien, tu es censé jouer la musique comme elle est imprimée sur la partition. Mais si tu fumes de la marijuana, tu vas ajouter deux fois plus de musique qu’il devrait y en avoir entre la première et la deuxième note. C’est à la base du jazz, l’idée que tu puisses jazzer les choses, les rendre plus vivantes.

Pas que je veuille être de mauvaise foi, mais je ne vois pas en quoi cela pose problème!

On pourrait faire le même exercice avec le pot et le rock, par exemple. Parlez-en aux Beatles, alors que leur ingénieur de son Geoff Emerick, dans l’excellent ouvrage Here, There, and Everywhere, écrivait qu’il y avait indéniablement, dans l'œuvre des Fab Four, un avant et un après leur rencontre avec Bob Dylan, qui les a initiés au pot le 28 août 1964.

Ce que cela fait pour l’auditeur

Si la consommation de cannabis modifie la perception du temps chez les musiciens, elle produit, bien entendu, le même effet chez les auditeurs. Cela ne veut pas dire qu’il faille absolument consommer pour mieux « entendre » la musique, mais comme cela modifie l’audition et la perception du tempo, en plus d’être euphorisant, cela crée des conditions qui sont favorables à l’écoute de la musique. Cela ne la rend pas meilleure, mais différente. Parce qu’en plus de modifier certaines perceptions, la consommation de cannabis augmente la capacité d’absorption de la dopamine dans le cerveau. J’ai écrit à quelques reprises sur comment la musique agissait sur le cerveau, et on sait que la relation d’amour entre l’écoute de la musique et la dopamine est, et c’est le moins qu'on puisse dire, assez forte.

(Paul McCartney a avoué que cette chanson racontait un moment où il cherchait du cannabis.)

Si écouter de la musique augmente naturellement la production de dopamine, il est normal pour bien des gens d’associer la consommation de cannabis à ce plaisir, puisque les deux leur semblent complémentaires!

De plus, on retrouve plusieurs récepteurs de cannabinoïdes dans l’hippocampe, la région du cerveau impliquée dans la gestion des souvenirs. Donc, en plus d’être euphorisants, les effets du mélange musique/cannabis s’inscrivent directement dans notre mémoire émotionnelle.

Sur le plan économique

Ce qu’il faudra surveiller au cours des prochaines années est à quel point on réglementera les publicités liées à la vente et à la consommation de cannabis. Longtemps, les fabricants de cigarettes ont été extrêmement présents lors de grands rassemblements artistiques, sous forme de commandites. On peut donc s’attendre à ce que l’industrie du cannabis soit tentée de s’associer à des festivals de musique, par exemple. On devra se questionner sur sa présence. Sommes-nous à l’aise avec le Festival de jazz Québec Gold? Et si cela permet à certains événements de trouver un financement plus adéquat, vous pouvez être certains que l’on va en discuter au cours des prochains mois.