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Empathie, musique et transformation de la laideur en beauté

Par
François Lemay

Au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, chaque semaine apporte sa nouvelle étude scientifique sur les bienfaits de la musique. Et c’est à peine si j’exagère. La dernière sur la liste? Le cerveau des gens empathiques ne gère pas la musique de la même manière que ceux qui ne le sont pas. Il me semble que c’est évident, non?

En fait, pas tant. Et s’il y a autant d’études scientifiques qui sont publiées sur la musique depuis une quinzaine d’années, c’est qu’on a finalement compris que la musique avait des effets concrets sur le corps et sur la santé. On savait beaucoup de choses, intuitivement, mais de là à les démontrer scientifiquement, il y a un monde.

Un peu comme cette étude sur l’empathie et la musique. Comme disait un de mes vieux profs de mathématiques, amateur de pléonasmes : rien qu’à voir, on voit bien! Oui, mais c’est quand même un peu plus complexe que cela.

Que dit-elle, cette étude?

La recherche, qui a été menée dans des départements d’études en neuroscience comportementales de trois universités américaines, avait comme objectif de démontrer si les gens considérés comme plus empathiques « entendaient » la musique différemment que ceux qui se disaient moins empathiques. L’empathie étant, bien entendu, la capacité de s'identifier à autrui dans ce qu'il ressent.

En fait, la véritable question qui est ici posée est la suivante : la musique n’est-elle qu’une forme esthétique désincarnée ne servant qu’à la contemplation, ou a-t-elle une fonction sociale autre?
Et les résultats de cette étude tendent à démontrer que oui, la musique pourrait avoir une fonction sociale plutôt qu’esthétique. Ou les deux en même temps, l'un n’empêchant pas l’autre…

Alors, ce que l’on a découvert en observant les cerveaux des sujets de l’étude à l’aide de l’imagerie à résonnance magnétique, c’est que les gens qui sont plus empathiques traitent la musique de la même manière qu’ils traitent les interactions avec des amis proches. Les mêmes zones cérébrales sont stimulées.

Cela nous amène à une autre question, à ce stade-ci de l’approfondissement de nos connaissances : les empathiques le sont-ils plus parce qu’ils écoutent de la musique, ou est-ce une caractéristique extérieure, soit environnementale ou innée, qui modifie l’appréciation de la musique? Il va falloir creuser en ce sens.

(Un des plus anciens instruments de musique : une mâchoire d’ours)

Toujours est-il que cette recherche vient confirmer un tout petit peu plus une intuition à savoir que la musique a joué un rôle évolutif dans l’histoire de l’humanité. Ce n’est pas pour rien que, par exemple, les chasseurs de l’époque préhistorique faisaient de la musique dans leurs rituels de préparation à la chasse. Cela leur aurait permis de mieux se synchroniser les uns avec les autres et de créer un esprit de corps collaboratif, augmentant du même coup leur efficacité. Ce qui ne les empêche pas, non plus, d’avoir joué de la musique pour le simple plaisir de le faire

Une application concrète de l’empathie musicale

Tout ça me permet de vous parler d’une autre histoire, qui s’est déroulée en Suède il y a de cela quelques semaines, qui démontre les effets du manque d’empathie d'un spectateur sur des créateurs musicaux, qui s'en sont servi afin de générer de la beauté.

En début d’année, le Konserthus de Helsingborg de Suède a donné un récital consacré aux compositeurs gais et bisexuels, ce qui n’a pas plu à un spectateur anonyme, qui s’est empressé de le faire savoir aux organisateurs. Dans sa lettre, ce spectateur a écrit qu’il avait apprécié la belle salle et le bon vin servi durant le récital, mais qu’il avait eu envie de vomir en entendant la musique composée par des homosexuels et des bisexuels. Il a aussi ajouté qu’il avait été très déçu de constater que l’orchestre avait grimpé dans « le train aux tapettes ».

Étant donné que la lettre était anonyme, il était impossible pour le compositeur Fredrik Österling de répondre à son auteur, mais il l’a quand même montrée à son ami, le ténor gai Rickard Söderberg, qui a eu une idée de génie : s’en servir comme base créative et poétique pour une cantate qu’ils ont intitulée Bögtåget, que l’on pourrait traduire par « le train des tapettes ».

La cantate a été présentée en mai dernier, et à la porte, une paire de billets a été gardée pour le fameux spectateur anonyme. Mais l’histoire ne dit pas s’ils ont été réclamés.

L’art de prendre la laideur et d’en extraire de la beauté. Après, on dira que la musique ne sert à rien…