Chargement en cours

avec   ·   par
avec   ·   par
En chargement...
Erreur de chargement.

Ces villes qui n’aiment pas la musique

Par
François Lemay

Vous vous souvenez probablement du film Footloose, sorti en 1984, dont l’intrigue se passe dans une petite ville rurale dans laquelle la danse et le rock’n’roll ont été interdits. D’ailleurs, l’histoire était basée sur des faits vécus qui se sont déroulés à Elmore City, en Oklahoma, où les autorités municipales avaient interdit la tenue du bal de fin de secondaire dans le but de prévenir les beuveries. C’était au début des années 80. Pire encore, la danse y était prohibée depuis 1898.

L’interdiction a été levée en 1981, et la Ville organise même des événements en souvenir de la fois où tout le monde est devenu nono en même temps, dans un esprit d’autodérision. Mais bon, c’est de la vieille histoire, et l'on peut se demander quelle ville, en 2018, pourrait être tentée d’interdire la musique, par exemple.

Eh bien, il n’en faut pas plus pour que la ville espagnole de Santiago de Compostela (Saint-Jacques-de-Compostelle) se lève de sa chaise et crie : tenez ma bière et regardez-moi bien aller!

C’est que, voyez-vous, les concerts y seront interdits dès le mois de juillet.

(La chanteuse galicienne Uxía, qui est considérée comme la grande dame de la musique galicienne)

Interdire les concerts, mais pourquoi donc?

En fait, les autorités municipales ne sont pas tout à fait à blâmer dans cette décision, puisque c’est le conseil régional de Galice, une communauté autonome du nord-ouest de l’Espagne, qui a voté cette loi en 2005 sans vraiment l’appliquer. Un genre d’épée de Damoclès au-dessus de la tête des salles de spectacle afin de les empêcher de faire trop de bruit, ou de troubler l’ordre public.

(Le groupe folk-rock-ska galicien Lamatumbá)

Mais là, on a décidé d’appliquer la loi à la lettre, et à moins d’un revirement de situation, ce sont environ 3000 musiciens de la région qui ne pourront plus se produire en spectacle. C’est une catastrophe culturelle.

Jamais ça n’arriverait ici!

Ah oui? Parlez-en aux musiciens électros d’Edmonton, qui sont plutôt inquiets ces jours-ci, puisque la ville songe à bannir toute forme de raves. Encore une fois, cela part d’une bonne intention, puisque la haute consommation de drogues et les agressions sexuelles qui se produisent dans les raves sont devenues un problème de santé publique. Au point où certains hôpitaux de la région sont incapables de fournir à la demande les soirs où se tiennent des raves. Les urgences débordent, et cela occasionne un stress supplémentaire pour le personnel infirmier et ambulancier.

Tout part, comme d’habitude, d’une bonne intention. Le problème est qu’il est difficile de définir ce qu’est exactement un rave, et que la définition utilisée dans le projet de moratoire est tellement vaste qu’il serait possible d’interdire tous les concerts de musique électronique.

(Un rave au Royaume-Uni en 1992)

En fait, il est écrit dans le rapport qu’un rave est « toute fête qui se tient dans un club de type clandestin dans lequel on peut entendre de la musique électronique, ou des soirées dans lesquelles sont présentés des musiques électros à rythme rapide ainsi que des spectacles de lumières ».

Effectivement, c’est une définition qui ratisse très large et qui pourrait, en théorie, mener à l’interdiction de concerts de musique électro.

Dans une entrevue accordée à CBC, le DJ albertain et producteur de musique Andrew William (connu sous le nom de Dunmore Park) reproche aux autorités municipales de n’avoir consulté aucun musicien ou promoteur de concerts avant de soumettre leur proposition. Il avance aussi que l’industrie musicale et la scène électro ont changé depuis une vingtaine d’années et qu’ils sont prêts à discuter de santé publique avec les autorités.

Personne n’a envie, par exemple, de mettre sur pied un festival de musique électro, ou même une soirée, de payer des avances aux musiciens et pour la location de la salle, pour voir le tout se terminer par des arrestations parce qu’un des policiers, trop zélé, juge qu’il s’agît en fait d’un rave. C’est l’équivalent de mettre cette scène à mort. Ou, pis encore, de contribuer à la création d’un réseau sous-terrain de concerts présentés dans des conditions pas très idéales, ce qui contribuerait à augmenter les problèmes de santé publique.

Vivre dans une ville musicale

Ce qui est particulier avec ce genre de décisions, c’est que l’on sent que plusieurs grandes villes tentent (encore et toujours) d’attirer des jeunes ménages et de freiner l’exode vers les banlieues.
Or, une étude réalisée par la SOCAN durant l’été 2017 et dont les résultats ont été révélés en janvier dernier démontre que 7 Canadiens sur 10 âgés de moins de 35 ans ont envie de vivre dans un quartier, et par extension, une ville qui offre une scène musicale vivante et vibrante. Et que, par-dessus le marché, ce sont des jeunes scolarisés qui détiennent des diplômes universitaires qui sont attirés par ce genre de communauté.

Malheureusement, lorsqu’on regarde à quel point la musique peut être vue comme une nuisance, ou un mal nécessaire (pensez à comment Montréal ne fait rien pour maintenir ses petites salles de spectacle), on est en droit de se demander pourquoi des efforts ne sont pas mis afin d’aider le développement de différentes scènes musicales diversifiées. C’est bon pour le développement culturel en général, c’est bon pour le renouvellement démographique et c’est bon pour l’économie.

C’est tellement simple, en fait, qu’on l’oublie constamment!