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Drill, hip-hop, violence et censure policière : qui a raison?

Par
François Lemay

La musique cause-t-elle la violence, ou en est-elle le symptôme? À en croire les services de police de Londres, c’est un peu des deux, puisqu’ils ont demandé à YouTube de retirer 30 vidéos de drill, un genre musical qui fait l’apologie de la violence des gangs de rue. À la lumière de cette requête, à laquelle YouTube a acquiescé, on est en droit de se demander si l'on n’a pas affaire simplement à un cas de censure, les policiers s’attaquant au symptôme d’un mal devant lequel ils sont somme toute impuissants, ou si cela aura un effet véritable sur la criminalité.

Pour commencer, qu’est-ce que le drill?

Ce n’est pas une musique pour les cœurs légers. Née dans le quartier South Side de Chicago, un secteur dans lequel il se commet environ 10 fois plus de crimes violents que dans les autres parties de la ville, le drill tire son appellation de l’expression argotique « to drill someone » (tuer quelqu’un avec une arme automatique). L’expression était utilisée par les vieux gangsters de Chicago, à l’époque d’Al Capone et de la prohibition.

(Du drill fabriqué à Montréal)

Le style musical est grandement représentatif d’une culture liée aux gangs de rue qui produisent des vidéos dans lesquelles ils se menacent les uns les autres, tout en faisant l’apologie du trafic de drogues dures et de la violence à l’arme blanche, ou à feu. Cela permet à ces différents gangs de se passer des messages par clips interposés.

Si le style est né à Chicago vers 2010, il s’est imposé assez rapidement à Londres deux ans plus tard. Par contre, ce n’est pas un genre populaire dans les médias traditionnels. Il trouve plutôt son public en ligne, via les réseaux sociaux ou sur YouTube, où certains clips peuvent être vus des millions de fois. L’artiste le plus connu est probablement Abra Cadabra, qui est diffusé relativement souvent dans des radios comme la BBC et qui a gagné, en 2016, le prix de la chanson de l’année au gala des prix MOBO (Music of Black Origin) pour sa pièce Robbery.

À part ce qui pourrait passer pour du mauvais goût, que reproche-t-on au drill?

Ce que la police londonienne reproche particulièrement au drill est que ce genre musical inciterait à la violence. Depuis 2013, on assiste à une hausse statistique des crimes commis à l’arme blanche dans la région londonienne, particulièrement des délits de possession d’arme. Ils sont passés de 8,425 à 14,171 % en 2017, et la police est convaincue que cela est relié, d’une façon ou d’une autre, à une escalade de la violence dans les vidéos de drill.

Toujours selon la police, l’utilisation de l’arme blanche serait glorifiée par ces vidéos, et le point culminant de cette manifestation se serait produit en avril dernier, alors que six adolescents ont été poignardés en moins de 90 minutes. Ces crimes seraient reliés à une guerre des gangs de rue.

Donc, selon la police métropolitaine, ces vidéos encourageraient des actes violents en participant à une forme d’escalade, et inciteraient certains membres de gangs de rue à passer à l’acte. En fait, ce que l’on doit comprendre, c’est que, pour la police, ces vidéos permettent de passer des demandes subtilement, un peu comme lorsqu’un membre d’un groupe de motards criminels demande à ce que l’on « take care of business  » lorsqu’il est question d’un individu à abattre. Les messages sont compris, même s’ils ne sont pas explicites.

Cause ou symptôme?

D’un autre côté, ce que l’on reproche à l’action de la police, c’est de confondre la cause et le symptôme. Il est beaucoup plus facile de se donner bonne conscience en effaçant quelques vidéos plutôt qu’en s’attaquant aux racines du problème chez les moins de 30 ans : la pauvreté, le manque d’occasions favorables, la précarité des emplois et le sentiment de désœuvrement qui accompagne le fait qu’il est maintenant impossible d’espérer avoir mieux que ce qu’ont obtenu les générations précédentes.

Afin de se faire entendre, un regroupement d’artistes drill ont mis en ligne une pétition et un clip en se disant la cible, injustement, des policiers. Selon eux, le retrait de leurs vidéos de YouTube les empêcherait de faire la promotion de leur art.

De plus, un des risques de s’attaquer directement à ces vidéos sur YouTube est qu’on n’arrêtera pas pour autant de les tourner et de les diffuser. Elles seront juste diffusées de façon un peu plus subtile et cachée. Bref, effacer la pointe visible de l’iceberg ne va pas l’empêcher de couler votre bateau si vous le frappez de plein fouet.

L’autre reproche qui est fait à cette action est, bien entendu, de censurer une forme d’expression. La ligne est bien mince, parfois, lorsqu’il est question d’incitation à la violence, et il est clair que cette façon de s’exprimer ne doit pas être tolérée. De toute façon, elle ne l’est pas, selon la loi. Ce qui m’inquiète, c’est que c’est la police et un employé de YouTube chargé d’évaluer les demandes de la police qui deviennent les gardiens, en quelque sorte, d’une forme de moralité. Évidemment, peu de gens vont protester pour la censure de quelques vidéos mettant en scènes des jeunes issus de minorités visibles qui font semblant de se tirer dessus.

Mais, il est toujours inquiétant de voir la police seule tenancière de l’ordre moral. Sinon, à quoi servent les juges?