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Le retour de l’argent en musique : un achat de 2,3 milliards de dollars pour Sony

Par
François Lemay

Cela faisait longtemps que l’on avait vu, dans le monde de la musique, une transaction d’une telle envergure. Sony vient de mettre la main sur 60 % des parts de l’éditeur musical EMI Music Publishing, qui appartenaient au fonds d’investissement Mubadala des Émirats arabes unis. Une transaction qui s’élève à environ 2,3 milliards de dollars. C’est une somme considérable, dans un champ d’activité économique qui était considéré comme toxique depuis une quinzaine d’années.

Mais avant toute chose : c’est quoi, un éditeur musical?

Quand on lit « EMI », on pense immédiatement à une maison de disques. Oui, mais le monde de la musique est plus compliqué que ça. Une étiquette de disques a comme vocation d’enregistrer des albums, ou des chansons, et de les mettre en circulation, que cela soit sous forme de disques physiques ou de fichiers numériques. Lorsqu’une chanson est vendue, un pourcentage (environ 5 %) du prix de vente est remis aux auteurs et aux compositeurs, selon la ventilation suivante :

50 % pour l’éditeur;
25 % pour l’auteur;
25 % pour le compositeur.

Alors, grosso modo, le travail d’un éditeur musical est de s’assurer, à la base, que les auteurs et compositeurs soient payés pour leur travail. Mais l’éditeur ne fait pas que servir d’intermédiaire. Il peut aussi engager des artisans afin de créer des titres qui seront ensuite proposés à des artistes pour qu’ils puissent les enregistrer et développer des talents en les soutenant financièrement, ou encore gérer les contrats et toute la paperasse administrative qui vient avec.

L’éditeur musical peut être une firme indépendante et traiter avec plusieurs producteurs de disques ou s’inscrire dans la structure administrative d’un producteur de disques déjà existant. Aussi, il arrive que certains artistes décident de lancer leur propre maison d’édition afin de conserver les pleins pouvoirs sur leur propre musique.

Pourquoi entend-on parler d’artistes qui ont perdu le droit de jouer leurs propres chansons?

Il arrive que certaines entreprises décident de profiter d’un artiste qui vit une situation financière précaire. Le monde de l’édition musical n’y échappe pas. Ce qui se produit, généralement, c’est qu’un éditeur qui voit un auteur ou un compositeur vivant une période creuse lui offre un montant forfaitaire en échange de la totalité de ses droits.

Ou, lorsqu’un jeune artiste signe un contrat de disque, on lui en passe une « petite vite » en lui disant de signer un beau contrat sur lequel il est écrit qu’il cède l’entièreté de ses droits d’auteur en lui faisant comprendre que c’est ça ou rien du tout. C’est à ce moment-là que l’on se retrouve avec des aberrations où un artiste doit payer pour jouer ses propres chansons. C’est pourquoi il est important de toujours engager un avocat, ou d’avoir un bon agent, lorsque l’on signe ce genre d’entente.

Le fameux cas Lennon-McCartney

Quand il est question de droits d’auteurs musicaux, le cas qui est le plus souvent évoqué est celui de Paul McCartney et de John Lennon, des Beatles, qui auraient perdu les droits de leurs propres chansons aux mains de Michael Jackson en 1984. Ce n’est pas si simple que cela. En fait, durant l’époque des Beatles, le duo Lennon-McCartney – qui signait la majorité des titres du groupe – recevait tellement d’argent pour les droits que les deux hommes se retrouvaient dans une situation où ils devaient des sommes astronomiques à l’impôt.

Pour contrer cela, ils ont décidé de créer une entreprise publique, Northern Songs, en 1965, et ils ont distribué les parts de cette façon : Lennon et McCartney avaient chacun 15 % des parts; George Harrison et Ringo Starr se séparaient 1,6 % d’entre elles; Brian Epstein, leur gérant, était propriétaire de 7,5 % des parts; et les deux présidents de l’entreprise, Dick James and Charles Silver, avaient les 37,5 % restants. Or, lorsque Silver et James ont décidé de vendre leurs parts en 1969, l’entreprise ATV (une ancienne chaîne de télé indépendante d’Angleterre) a offert plus d’argent que les Beatles et elle est devenue actionnaire majoritaire de Northern Songs.

(Paul McCartney et Michael Jackson, avant que ce dernier n’achète le catalogue des Beatles.)

En 1985, ATV et son catalogue de 4000 chansons ont été mis en vente et, cette fois-ci, c’est Michael Jackson qui a offert plus d’argent que McCartney (47,5 millions de dollars) pour acquérir l’entreprise. Par contre, ce qu’il faut comprendre, c’est qu’en aucun cas Northern Songs, ou encore ATV, n’a été propriétaire de 100 % des droits des chansons des Beatles, et que Lennon et McCartney ont toujours reçu leur pourcentage à titre d’auteurs-compositeurs (25 % chacun), selon les standards de l’industrie.

Cela dit, qu’est-ce que le rachat d’EMI Music Publishing par Sony signifie pour le monde de la musique?

Cela peut vouloir dire deux choses. La première est que la confiance dans la rentabilité du marché musical est tranquillement en train de revenir. On comprend un peu mieux le modèle d’affaires de l’avenir, basé sur l’écoute en continu, ce qui signifie qu’il est possible de prévoir avec un peu plus de justesse le comportement à venir des consommateurs. C’est encore fragile, mais c’est mieux qu’il y a 10 ans alors qu’on annonçait presque la fin de la commercialisation de la musique.

Par contre, on remarque qu’encore une fois, il n’est pas question de mettre de l’argent dans la poche des créateurs, qui sont (et c’est le moins que l’on puisse dire) la matière première de ce marché.
Deuxièmement, cela démontre que le marché musical, sur le plan créatif, semble vouloir faire un genre de bond en arrière et revenir à l’époque du Tin Pan Alley (du nom d’un bout de rue à New York où plusieurs éditeurs de musique étaient installés). C’était l’époque où la plupart des succès de la musique commerciale étaient créés par des auteurs-compositeurs sous contrat avec des éditeurs qui avaient pour mission de « vendre » les chansons à des interprètes populaires. Si on analyse les palmarès, depuis quelques années, cette tendance est revenue de l’avant alors que les chanteurs et chanteuses populaires magasinent des chansons écrites par d’autres avant de les enregistrer.

(Le tube de 2017 Shape of You, d’Ed Sheeran, a été coécrit par six personnes.)

Bref, on pourrait voir ici poindre la fin de l’ère d’une certaine authenticité en musique populaire, jusqu’à ce qu’arrive un nouvel artiste – ou un groupe – qui vende des millions de titres écrits et composés par lui-même. Et ce qui est beau dans un marché culturel, c’est que cela peut arriver n’importe quand, jetant aux poubelles, du même coup, tous les principes que l’on vient d’évoquer…