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Childish Gambino, Jim Crow et les minstrel shows

Par
François Lemay

Il arrive qu’une œuvre d’art, peu importe la discipline, vienne frapper l’imaginaire collectif tout en nous remettant les yeux en face des trous. En musique, par exemple, on pense immédiatement à la chanson A Change Is Gonna Come, de Sam Cooke, dont le texte porte sur la violence engendrée par la ségrégation.

C’est également le cas de la pièce This Is America, du rappeur et comédien américain Childish Gambino, qui cumule à la pelle les visionnements depuis son arrivée sur YouTube, le 5 mai dernier.

Soyons honnêtes, cette œuvre est un véritable chef-d’œuvre, sur tous les plans. La chanson, qui se tient d’elle-même, est bonifiée par un clip tout à fait percutant, réalisé par Hiro Murai. Cette vidéo outrepasse grandement le divertissement et se reçoit comme un grand coup de poing en plein visage. Je ne vais pas analyser le contenu du clip ici, puisque d’autres l’ont déjà fait mieux que je pourrais le faire, mais plutôt me concentrer sur un aspect en particulier, soit son rapport à Jim Crow.

Qui est Jim Crow?

En visionnant le clip, une des choses que l’on remarque d’emblée est la façon particulière qu’a Gambino de se déhancher sur la musique et de crisper le visage comme s’il était victime d’un accident vasculaire cérébral. Ne vous inquiétez pas, il n’est pas en train de mourir, mais réfère plutôt directement au personnage de Jim Crow, créé autour de 1830 par le comédien américain et blanc Thomas Dartmouth Rice. Il s’agit probablement d’un des personnages les plus honteux de l’histoire.

Crow, à l’origine, était le personnage mythique du fripon dans l’imaginaire des esclaves afro-américains. Rice s’en est inspiré et l’a gonflé avec tous les préjugés possibles concernant les Afro-Américains à l’époque : leur accent est traînant, ils sont paresseux, un peu nonos, etc.

Selon la légende, Rice aurait vu, alors qu’il était en tournée un vieil ouvrier noir, avec une déformation à la jambe, qui chantait une chanson intitulée Jim Crow en sautillant pour ponctuer la fin des phrases. Cette rencontre aurait résulté en un numéro adapté de cette pièce, Jump Jim Crow. Bien évidemment, afin de rendre l’illusion encore plus parfaite, Rice se peignait le visage en noir en utilisant un bouchon de liège brûlé.

Vous pouvez voir et entendre un extrait de cette horreur ici, dans cette vidéo, mais vous n’êtes pas obligés non plus… Disons que l'humanité n'est pas à son meilleur là-dessus.

Les minstrel shows

La popularisation du personnage de Jim Crow, tel que joué par Thomas Rice, est arrivé alors que les minstrel shows étaient de plus en plus courus. Imaginez l’ambiance que l’on pouvait retrouver dans un spectacle burlesque, joué par des comédiens blancs au visage noirci et, après la fin de la guerre de Sécession, par des troupes qui comprenaient aussi des comédiens noirs.

Encore une fois, les préjugés racistes étaient à l’honneur dans ces numéros.

Les lois Jim Crow

En fait, le personnage de Jim Crow est tellement ancré dans l’imaginaire collectif qu’il a donné son nom aux lois américaines sur la ségrégation, lois qui sont entrées en vigueur autour des années 1870, principalement dans les États du Sud des États-Unis. Ces lois ont été basées sur la doctrine du « séparés, mais égaux », qui ne contredisait pas, selon un jugement de la Cour suprême des États-Unis en 1896 (Plessy v. Ferguson), le 14e amendement à la Constitution adopté en 1868, qui garantit à tous les Américains les mêmes droits et la même protection eu égard à l’application de la loi.

Ces lois ont perduré jusqu’en 1964, année où le président Lyndon B. Johnson a signé une loi qui interdit la discrimination dans les endroits publics, qu’il s’agisse de propriétés privées ou non.

Ce à quoi fait référence Gambino, dans sa vidéo, va quand même un peu plus loin qu’une simple évocation d’un symbole raciste du passé. En fait, pour plusieurs Noirs vivant aux États-Unis, les lois sur la ségrégation ont été remplacées par d’autres lois qui, si elles ne font pas explicitement référence à la couleur de la peau, sont quand même écrites de façon à les viser principalement en tant que groupe ethnique.

Par exemple, lorsque le président Nixon a déclaré la guerre à la drogue dans une adresse au Congrès américain en 1971, pour plusieurs, il s’agissait d’une manière détournée de maintenir une pression sociale et policière sur la communauté noire en l’associant, dans l’imaginaire collectif, aux trafiquants de drogue.

Bref, on peut retrouver, dans ces quelques pas de danse exécutés par Gambino, tout le poids d’une histoire entachée par la haine, la peur et les préjugés. C’est bien plus qu’un texte explicatif ne pourrait évoquer et c’est ce qui fait qu’une œuvre est marquante, puisqu’en quelques secondes, elle réussit à illustrer toute la laideur de l’humain et à l'élever à une forme esthétique.