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Sommes-nous partiaux dans notre appréciation de la musique? Il y a de bonnes chances que oui!

Par
François Lemay

Le matin du vendredi 12 janvier 2007, le violoniste de renommée internationale Joshua Bell s’est installé dans un lieu public, tout près de la station de métro L’Enfant Plaza à Washington. Il était près de 8 h le matin, et c’était l’heure de pointe. Bell a joué, environ 40 minutes, des pièces du répertoire classique. Mille personnes sont passées, quelques-unes se sont arrêtées, mais la plupart l’ont ignoré. Trois jours plus tôt, Bell avait joué au Symphony Hall de Boston, rempli au maximum de sa capacité, à 100 $ le billet pour les places les plus chères.

Vous avez peut-être vu passer l’histoire, elle était devenue virale à l’époque.

Il s’agissait d’une expérience réalisée par le Washington Post qui avait pour objectif de déterminer si le génie musical, une fois sorti de son contexte, serait reconnu.

La réponse est non. Ce qui est intéressant, c’est pourquoi.

Nous sommes tous partiaux!

Ce dont il est question, ici, c’est de notre façon de filtrer les informations qui nous permettent de comprendre et de classer les éléments qui composent la réalité. Que nous le voulions ou non, nous sommes tous, à plus ou moins grande échelle, victimes de ce que l’on appelle, en psychologie, des biais cognitifs.

« Un biais cognitif est un mécanisme de la pensée qui cause une déviation du jugement. Le terme "biais" fait référence à une déviation systématique de la pensée logique et rationnelle par rapport à la réalité. Les biais cognitifs conduisent le sujet à accorder une importance différente à des faits de même nature et peuvent être repérés lorsque des paradoxes apparaissent dans un raisonnement.

Le terme a été utilisé pour la première fois au début des années 70 par deux psychologues qui s’intéressaient à la tendance qu’avaient certains individus à prendre des décisions totalement irrationnelles dans le domaine économique. Cela a ouvert la porte à un champ d’études dont les méthodes de classification, en ce qui concerne les biais cognitifs, sont, encore aujourd’hui, débattues (il y en a plus d’une cinquantaine), mais dont le fonctionnement est clairement démontré.

Un exemple? L’effet Dunning-Kruger, ou effet de « surconfiance », selon lequel les moins qualifiés dans un domaine surestiment leur compétence. Pensons, par exemple, à un certain président américain.
Eh bien, il semblerait que notre appréciation de la musique n’échappe pas à notre tendance naturelle à être partiaux. Sommes-nous surpris? Pas tant que ça, mais encore fallait-il le démontrer, ce qui est maintenant fait.

Sommes-nous programmés à apprécier différemment la musique selon ce que nous en savons?

À la lumière de l’étude, intitulée Overcoming Bias About Music Takes Work (Se défaire de nos biais concernant notre appréciation de la musique demande un effort), nous pouvons croire que oui.
Menée par des chercheurs de trois universités américaines (Arkansas, Arizona State et Connecticut), cette étude démontre que le contexte entourant l’écoute d’une pièce musicale a un effet direct sur l’appréciation de celle-ci.

Pour se faire, on a demandé à 20 participants n’ayant pas de formation musicale d’écouter 16 extraits musicaux, regroupés par paires. Chacune de ces paires était composée d’un extrait joué par un étudiant au conservatoire, et d’un autre joué par un musicien professionnel.

Par la suite, on a fait réentendre les mêmes extraits, dans le même ordre, en faisant croire, cette fois, qu’on les avait inversés (que c’était l’étudiant qui jouait alors que c’était le professionnel, et vice et versa).

On a aussi demandé aux participants de noter, sur 10, leur appréciation de chacun des extraits. Évidemment, on a aussi utilisé l’imagerie par résonnance magnétique (IRM) afin de déterminer quelles parties du cerveau étaient stimulées par l’écoute. Finalement, on a comparé les résultats des tests IRM selon les préférences des participants en mettant, d’un côté, ceux qui avaient préféré l’étudiant et, de l’autre, ceux qui ont dit aimer le professionnel. Les régions du cerveau qui ont été examinées étaient celles liées au décodage audio, au plaisir et à la récompense et, finalement, au contrôle cognitif.
On constate alors deux choses. La première est qu’avant même d’entendre la musique, une réaction cérébrale était déjà visible dès que l’on annonçait que c’était le musicien professionnel qui serait entendu pour ceux qui disaient préférer celui-ci. Cette réaction demeurait constante tout au long de l’écoute, faisant en sorte que le participant avait tendance à porter une attention plus grande à la musique.

Pour les participants qui ont avoué préférer entendre l’étudiant, on a plutôt remarqué une activité cérébrale plus intense dans la région du cerveau liée au contrôle cognitif et à la récompense.
La conclusion de l’étude démontre alors que les participants qui ont su résister au biais cognitif ont dû travailler très fort, de façon consciente, afin d’arriver à ce résultat. Ils ont eu à faire fonctionner la région cérébrale consacrée au contrôle. Ces données, pour citer l’étude, « démontrent que ce ne sont pas seulement les notes jouées autant que l’information que vous avez à propos d’un musicien qui transforme ce qui vous décidez d’entendre, et surtout, la façon que vous décidez de le faire ».

Un peu comme nous avons tendance à préférer les vins que l’on dit de bonne réputation aux vins bon marché, comme il a déjà été démontré. Alors, par exemple, le fait que nous devons payer très cher pour aller voir et entendre un artiste en spectacle joue probablement sur la perception de la soirée que nous allons passer. Même chose pour un album qui est prescrit par quelqu’un en qui nous avons confiance : si notre ami qui aime la même musique que nous a apprécié ce disque, il y a de bonnes chances que nous l’aimions aussi.