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Kendrick Lamar remporte le prix Pulitzer en musique : le grand réveil

Par
François Lemay

La nouvelle a pris de court un peu tous ceux qui s’intéressent un tant soit peu au monde de la musique : l’album Damn, du rappeur américain Kendrick Lamar, a remporté le prix Pulitzer en musique. Premièrement, un peu comme tout le monde, j’ai été surpris d’apprendre qu’un tel prix existait, et deuxièmement, voyant l’onde de choc positive que cette nouvelle semblait provoquer, je me suis rendu compte qu’effectivement, il y avait là un intéressant changement de paradigme.


Les prix Pulitzer, ce n’est pas juste pour les journalistes et les auteurs?

C’est un peu le premier réflexe que l’on a lorsqu’on entend le nom de Pulitzer. Effectivement, Joseph Pulitzer était un journaliste, éditeur et politicien américain ayant vécu à la fin du 19e et au début du 20e siècle. Il est l’inventeur du journalisme jaune (axé sur les faits divers et les histoires sordides) et, surtout, on lui doit le financement de la première école de journalisme au monde, rattachée à l’Université Columbia de New York.

Selon la volonté de Pulitzer, c’est en 1917, six ans après sa mort, que Columbia a remis pour la première fois des prix d’excellence en journalisme et en littérature. Le prix en musique a été remis quant à lui pour la première fois en 1943, après la décision de remplacer par un prix une bourse d’études en musique, tel que l’avait originalement prévu Pulitzer.

(William Schuman, premier gagnant du Pulitzer en musique en 1943)

Un parcours rapide de la liste des lauréats depuis 1943 permet de constater que la musique dite populaire n’est pas à l’honneur dans le contexte de ce prix. Ce sont principalement des compositeurs de musique classique qui ont été récompensés et même le jazz a dû attendre 1997 pour attirer l’attention du jury, année où Wynton Marsalis a reçu le prix pour Blood on the Fields. Imaginez, on avait même levé le nez sur Duke Ellington pour une mention spéciale en 1965.

Pourquoi Kendrick Lamar?

La question, évidemment, se pose. Qu’est-ce que le jury a bien pu manger pour, du jour au lendemain, décider de déroger à la tradition et de récompenser un album hip-hop? Mon premier réflexe a été de penser que Damn devait être un genre d’album consensuel, pas très dérangeant, une forme de caution dans le style : « Vous voyez, on est dans le coup nous aussi. Yo, les jeunes! » De plus, l’album n’a pas reçu le prix Grammy de l’album de l’année, mais celui du meilleur album rap.

J’avais tort. Après quelques écoutes, il faudrait être de mauvaise foi pour ne pas reconnaître que cet album est pertinent, dense, intelligent, bien écrit et qu’il capture parfaitement l’air du temps en ce qui a trait à la culture noire américaine. Lamar, né à Compton en Californie, un des terreaux fertiles du hip-hop, a grandi dans ce qu’on appelle des projects, des habitations à loyer modique (HLM), à quelques pas seulement des guerres de gangs. C’est en partie cette culture, dont il est issu, qu’il raconte, non pas en la glorifiant et en la transformant en espèce d’idéal du genre Far West afro-américain, mais plutôt en s’en servant comme fondation à sa conception du monde, comme Guthrie l’avait fait en chroniquant la vie des migrants du Midwest vers la Californie durant le Dust Bowl des années 30.

De plus, Damn est un album qui, dans sa forme musicale, nous permet d’entendre un hip-hop à son zénith, moderne, mais truffé de références à l’histoire de cette musique.

Aussi, il est intéressant qu’on n’ait pas attendu, par exemple, que Lamar soit décédé ou que le hip-hop soit devenu un genre institutionnalisé au point où sa pertinence soit presque folklorique. Non, c’est le genre musical dominant aux États-Unis et c’est une musique qui, comme le jazz, est un pur produit culturel américain, avec bien entendu quelques ancêtres africains.

Ce prix est-il un accident de parcours?

Là est la question, parce qu’il est aussi légitime de se demander à qui sert ce choix. Comme le faisait remarquer une journaliste du New Yorker, c’est aussi un fichu beau coup de publicité pour le prix Pulitzer en musique, qui ne jouit pas de la même renommée que ceux remis en journalisme, par exemple.

Est-ce le début d’un temps nouveau? Il est trop tôt pour l’affirmer. Les choix à venir au cours des prochaines années nous en diront long sur cette sélection. Par contre, on peut dire que pour celle-ci en particulier, les membres du jury ont pris une décision éclairée.

C’est déjà une bonne chose!