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Une occasion historique à ne pas rater : la refonte du Fonds de la musique

Par
François Lemay

Comme je l’écrivais il y a de cela quelques jours, on est en mesure, pour la première fois depuis une quinzaine d’années, d’entrevoir l’avenir du marché musical. Et pour l’instant, c’est la diffusion en continu de la musique qui, semble-t-il, constituera la part du lion de ce marché.

Qu’on le veuille ou non, c’est ce qui correspond le mieux aux attentes et aux besoins des consommateurs, qui considèrent que le pouvoir d’écouter de la musique sans se soucier de la matérialité de celle-ci est la façon la plus intéressante et, surtout, la plus facile de le faire. En ce sens, le Fonds de la musique ne correspond plus aux besoins de l’industrie musicale canadienne, y compris des créateurs, qui se retrouvent à la merci d’un programme conçu pour une autre époque, celle où l’on vendait des albums dans des magasins de disques.

C’est quoi, le Fonds de la musique?

Ce fonds a pour objectif d’aider l’industrie canadienne de la musique en offrant du support financier autant aux créateurs qu’aux entrepreneurs, en les aidant en atteindre principalement trois objectifs :

  • rehausser l'accès des Canadiens et Canadiennes à un vaste choix d'œuvres musicales canadiennes par l'entremise des médias traditionnels et nouveaux;
  • rehausser les possibilités offertes aux musiciens et musiciennes et aux entrepreneurs culturels canadiens afin d'apporter une contribution durable et significative à l'expression culturelle canadienne;
  • faire en sorte que les musiciens et musiciennes et les entrepreneurs de la musique canadiens aient les habiletés, le savoir-faire et les moyens nécessaires pour réussir dans un environnement de mondialisation et de numérisation.

En fait, le financement et le mode de fonctionnement du Fonds n’ont pas été revus depuis une dizaine d’années. Son financement s’élève, pour l’instant, à un famélique montant de 24 millions de dollars par année. Pour un marché dont les revenus dépassaient, en 2015, le milliard de dollars canadiens, ce n’est effectivement pas beaucoup.

Mais, outre le financement, ce sont les critères d’admissibilités et la distribution de l’argent qui posent problème. Dans un monde où l’on vend de moins en moins de disques, se servir des ventes d’albums physiques afin de déterminer à quelle hauteur on attribue une subvention à un artiste ou à une maison de disques est assez archaïque, c’est le moins que l’on puisse dire.

Alors, pour ce qui est de la distribution de l’argent, il faut désormais tenir compte du fait que de plus en plus d’artistes se produisent eux-mêmes et font leurs premiers pas seuls avant de, peut-être, signer un contrat avec une compagnie de disques. Donc, un modèle qui sert principalement des entreprises qui ne fonctionnent plus du tout de la même manière qu’elles le faisaient il y a 10 ans n’est plus approprié. Pire, on finit par donner de l’argent à ceux qui en ont le moins besoin, c’est-à-dire ceux qui vendent encore des albums. Ce n’est pas la meilleure façon de développer du talent, vous en conviendrez.

La fameuse queue de la comète

Il y a maintenant deux défis principaux que doit affronter le marché musical canadien s’il veut survivre à moyen terme. Le premier est commun à tous les marchés à l’international, et c’est le phénomène de la fameuse traînée de la comète, évoquée pour la première fois par l’Américain Chris Anderson il y a de cela près de 20 ans.

Le phénomène est simple : les artistes qui vendent beaucoup d’albums représentent le tronc de la comète. La traînée, beaucoup plus longue, est constituée d’artistes qui vendent, individuellement, moins d’albums que ceux qui font partie du tronc, mais qui, une fois regroupés, en vendent collectivement plus. Ces artistes, qui sont dans la queue de la comète, peinent à vivre de leur art parce qu’ils font partie de marchés plus nichés.

Autrement dit, même si Céline Dion est très populaire (elle fait partie du tronc), il y a quand même plus de gens qui n’achètent pas ses chansons que de gens qui les achètent.
Le journaliste Alain Brunet a consacré un billet à ce phénomène en 2016, billet qui a été transformé en essai, La misère des niches, qui vient de paraître aux Éditions XYZ. Il s'agit d'un excellent ouvrage, dans lequel le journaliste poursuit sa reflexion au sujet du marché musical.

Ça, c’est le premier défi auquel le marché mondial est confronté.

Le deuxième, plus local, réside dans l’application des fameux quotas de diffusion. Comme les plates-formes de diffusion de musique en continu les plus populaires visent un marché mondial, les artistes canadiens se retrouvent enterrés par une offre tellement grande qu’il leur est impossible de subvenir à leurs besoins et, par extension, de créer.

Que fait-on de l’offre et de la demande, alors?

C’est vrai, n’est-ce pas? Si un artiste n’est pas capable de percer un marché et de vivre de son art, c’est probablement parce qu’il n’est pas si intéressant que ça. Pourquoi, alors, le subventionner? La réponse longue demanderait une série de billets sur ce sujet en particulier, mais la réponse courte est simple : c’est une question de choix de société. Dans un contexte où nous sommes les voisins d’un pays qui, par la force du nombre seulement, est en mesure d’écraser toute forme d’expression culturelle qui nous est particulière, il est important de donner aux créateurs les moyens de produire de la culture. C’est une simple question de survie.

C’est ce dont les fonctionnaires du ministère du Patrimoine canadien devront tenir compte pour cette refonte du Fonds de la musique. Et si le contexte est complexe, la question, à la base, demeure relativement simple : comment s’assurer que les créateurs musicaux qui ne font pas partie du très petit nombre qui est en mesure de générer de gros revenus soient en mesure d’avoir accès à un programme de subvention qui leur permettra de poursuivre leur démarche? Et surtout, comment mesurer à qui revient cet argent, dans un contexte où tout le monde peut mettre en ligne, lui-même, sa production maison, qu’elle soit pertinente ou pas?

Une partie de l’avenir du marché musical canadien repose sur la façon dont nous allons répondre à ces questions.