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Archives : le phénomène La Bolduc raconté en 1959

Par
Claudia Beaumont

« Que ceux qui n’ont jamais vu en La Bolduc un phénomène intéressant, eh bien, que ceux-là tournent le bouton [de la radio]. » Voilà comment, sans passer par quatre chemins, l’animateur de Rien qu’une chanson introduit l’émission du 23 mai 1959, consacrée à la chansonnière pionnière dont le succès ne démord pas, 18 ans après sa mort. Mais ne vous attendez pas à un hommage gommé d’éloges et de bons sentiments.

Dans le langage fleuri d’alors, il semble qu’on cherche plutôt à expliquer, à critiquer, voire à juger, un phénomène culturel que malheureusement, affirme-t-on, trop de gens dits « de goût » ont boudé. Il aura fallu attendre la sortie d’un petit ouvrage d’une centaine de pages signé Réal Benoit, le premier sur La Bolduc, pour entreprendre ce premier portrait radiophonique de l’artiste, décédée le 20 février 1941. Voici l’un de nos plus anciens documents radio sur La Bolduc à avoir été préservé dans nos archives. Grand merci à notre archiviste Élisabeth Bergeron.

Rien qu'une chanson - spéciale La Bolduc

Radio-Canada, 23 et 30 mai 1959

Audio

« C’est quoi, les chansons de La Bolduc? »

Voilà la question principale, à laquelle on ose ici quelques éléments de réponses, en insistant sur la simplicité de ses textes et de ses compositions musicales, où transcende cependant une étonnante qualité de communicatrice. La force de ses chansons était de divertir avec des chroniques simples de la vie quotidienne, pimentées de quelques allusions grivoises, qui teintaient d’une touche d’humour la vie dure des années 1930.

Sa marque de commerce, ou plutôt son arme de séduction massive, c’était sa formidable turlute, capable d’enchanter les snobs les plus endurcis, voire les vedettes d’outre-mer comme Charles Trenet. Saviez-vous qu’il voulait la faire venir en France? Or, à cause de la guerre, cela n’a jamais eu lieu.

Les intellectuels et les bourgeois de l’époque ont beaucoup reproché à la chanteuse gaspésienne d’être vulgaire et de ne pas respecter la langue française. « Elle massacrait la diction et l’orthographe, mais pas au détriment de la sincérité », avance l’animateur, mais avec une pointe de condescendance qui marque subtilement son rang social. Tout au long de l’émission, on ne manque pas de souligner l’aspect pittoresque de l’œuvre, suscitant l’admiration des uns et le dédain des autres, qui ne voyaient en elle qu’une sorte de personnage de foire, une « messagère de joies simples » ayant comme dessein de distraire les âmes écorchées avec son tour de langue unique.

En font foi les témoignages colligés par Réal Benoît, dont celui de René Lévesque, qui dit : « Comme je suis Gaspésien, j’ai toujours eu un faible pour La Bolduc. Mais un faible qui a longtemps été honteux. »

Aujourd’hui, quelque 59 ans plus tard, le vocabulaire qu’emploie l'animateur pour parler de ces chansons du « gros peuple », qui appartiennent à un « répertoire de salle paroissiale [...] primitif, savoureux et vrai », a de quoi surprendre, peut-être même choquer. Comment pouvait-on se permettre des commentaires aussi peu nuancés sur l’artiste qui allait ouvrir la voie à Félix Leclerc? Mettons cela sur le dos de l’époque.

L’écoute de cette émission n’en demeure pas moins pertinente, car elle permet de revisiter un petit bout de notre histoire musicale, et de constater l’ampleur du chemin parcouru depuis qu’une certaine Mary Travers a décidé de s’installer à Montréal pour devenir « bonne à tout faire », couturière, première auteure-compositrice de la province et modèle d’émancipation féminine.