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Corée du Sud : à l’assaut des podiums de musique classique!

Par
Frédéric Cardin

En musique classique, depuis quelques années, les Sud-Coréens donnent l’impression de dominer les concours internationaux. À quel point est-ce le cas? Et comment expliquer la force et la passion pour la musique classique de ce petit pays d’Asie?

Il y a 20 ans, les candidats sud-coréens étaient rares dans les concours internationaux de musique classique. En 2015, au Concours Chopin (celui où Charles Richard-Hamelin a remporté le deuxième prix!), malgré la présence de candidats provenant d’une vingtaine de pays, la Corée du Sud en revendiquait plus de 10 % à elle seule.

Dans un brillant documentaire belge de 2012, réalisé par Pierre Barré et Thierry Loreau et intitulé Le mystère musical coréen : la Corée du Sud dans les concours internationaux, on démontrait que la montée en puissance de la Corée du Sud dans les compétitions de musique classique n’est pas une illusion.

Au tournant des années 2010, près du quart des participants au Concours Reine Élisabeth de Belgique étaient sud-coréens. En 2010, ils constituaient la moitié des finalistes! De 1995 à 2012, c’est 400 Sud-Coréens qui ont participé à des finales internationales, 70 d’entre eux ont remporté un premier prix. Depuis, beaucoup d’autres musiciens de la Corée du Sud ont ébloui les juges et les publics du monde entier!

Montréal n’échappe pas à la vague : une recherche rapide nous montre qu’au Concours musical international de Montréal (CMIM), en 2017, 7 des 24 candidats retenus à l’édition consacrée au piano étaient sud-coréens. C’est presque le tiers!

En 2016, pour l’édition violon, c’est 38 inscriptions sud-coréennes sur un total de 206 à l’échelle mondiale qui ont été reçues par le CMIM. C’est une Sud-Coréenne, Bomsori Kim, qui a remporté le deuxième prix. Et que dire de l’édition consacrée au chant (2015)? Les premier et deuxième prix ont été attribués à des Sud-Coréens (la troisième place ayant été octroyée à la Québécoise France Bellemare).

Je laisse la parole à un baryton sud-coréen, Eungkwang Lee, qui décrit lui-même la nature des nombreuses candidatures issues de son pays (en riant) :

« Nous sommes nombreux à nous suivre un peu partout et en même temps dans tous les grands concours internationaux, comme des touristes. Ou comme une mafia; la mafia musicale sud-coréenne! »

Comment expliquer cette présence à la fois imposante et enthousiaste?

Plusieurs explications sont proposées, la plupart par les Coréens eux-mêmes.

Une éducation musicale poussée

Les enfants sont inscrits par leurs parents à des cours de musique, en très grand nombre. La musique classique occidentale fait partie de la formation scolaire incontournable et fortement valorisée.

De plus, on offre aux élèves doués la possibilité de se perfectionner gratuitement. Les petits prodiges sont vite repérés, et inscrits à la Kniga, une école nationale pour les élèves performants. Les élèves sont suivis très intimement, et préparés à leur entrée aux études supérieures.

Il faut ajouter la K Arts (Korean National University of Arts), une université spécialisée dans les arts et qui vise le développement d’une élite artistique coréenne.

Une cellule familiale forte

Comme on dit, c’est bien beau d'inscrire les enfants à des cours de musique, mais s’ils ne veulent rien savoir ou qu’ils sont laissés à eux-mêmes, ça ne donnera pas de bons résultats.

Or, en Corée du Sud, la cellule familiale est très solidement soudée. La discipline y est valorisée, et le respect des aînés (parents et grands-parents) est une norme sociale établie. Les enfants ne remettent pas aussi souvent en cause qu’en Occident les choix parentaux et les directives qui leur sont donnés. Les parents influencent donc beaucoup leurs enfants.

Compétitivité

Les Sud-Coréens, poussés par leurs parents, sont très compétitifs. Si un jeune remporte un prix, tous les autres veulent en remporter un aussi. D’autant plus qu’il n’y a pas de place pour les deuxièmes. Peu importe ce que l’on fait, il faut être le meilleur! Si on n’est pas les meilleurs, l’avenir est incertain. La pression est énorme pour réussir.

Malgré cette intense compétitivité, il semble que les Sud-Coréens soient très solidaires entre eux.

Christiane Leblanc, directrice du CMIM, a observé ceci lors du concours montréalais

« Il y a deux ans, pour l’édition violon 2015, j’ai remarqué la camaraderie entre les Sud-Coréens en coulisse. Quand l’un avait du succès, tous les autres l’encourageaient et le félicitaient. Dans le cas contraire, on s’efforçait de le consoler. Je n’ai pas vu ça ailleurs, du moins pas de façon aussi marquée. »

Vision politique

Jong-won Park, directeur de la K Arts, reconnaît l’apport du gouvernement sud-coréen dans le succès de la musique, et des arts en général, dans le pays. À la fin du 20e siècle, dit-il, le gouvernement a décidé que la culture serait la richesse du pays au 21e siècle. Et il a investi pour réaliser ce rêve.

Prestige

Les Sud-Coréens aiment ce qui est prestigieux. Et la musique classique l’est. Charles Richard-Hamelin me racontait son passage en Corée du Sud tout de suite après le Concours Chopin 2015, où il avait remporté le deuxième prix derrière un… Sud-Coréen :

« Il y a une fierté nationale très forte dirigée vers les gagnants de concours internationaux. Ça m’est arrivé un peu ici après mon deuxième prix, mais là-bas c’est beaucoup plus fort. J’étais avec Seong-Jin Cho, le lauréat du premier prix, et on ne pouvait même pas marcher dans la rue tellement les gens (les jeunes!) l’arrêtaient pour le saluer! »

Résultat : la musique classique est populaire. Les salles sont remplies, et par beaucoup de jeunes. Le public est volubile et excité.

« C’est fou, quand Seong-Jin Cho est revenu jouer chez lui après sa victoire en Pologne, le public était en feu à son arrivée, comme si c’était Justin Bieber! », poursuit Charles Richard-Hamelin.

Échapper au service militaire?

Christiane Leblanc se rappelle un jeune Sud-Coréen rencontré dans un concours en Europe. Il avait terminé troisième, mais semblait profondément déçu. « Je lui ai demandé pourquoi, en lui disant que la troisième place était fort enviable, et il m’a répondu qu’en arrivant premier ou deuxième, il aurait pu être exempté du service militaire dans son pays! Je ne sais pas si c’est la norme, mais si c’est le cas, ça peut expliquer l’acharnement de certains. »

Une information avancée aussi par Didier Schnorhk, président de la Fédération mondiale des concours internationaux de musique, dans une entrevue accordée au magazine Le Figaro en 2016.

J’ai obtenu confirmation de la véracité de cette affirmation par Seong-Sook Yim, chargée de cours associée au Centre d'études de l'Asie de l'Est (CETASE) de l’Université de Montréal et spécialiste des questions de la péninsule coréenne.

Il y a quelques nuances à apporter, cependant, selon Mme Yim :

Il ne s'agit pas d'une exemption totale du service militaire, mais d'un traitement spécial, puisque le gouvernement exige tout de même quatre semaines d'entraînement militaire de base et un service à la collectivité de 68 jours durant 34 mois; qui plus est, ce traitement spécial s'applique seulement aux gagnants des 1er et 2e prix des 28 Concours internationaux reconnus par le gouvernement coréen et aux gagnants du 1er prix des Concours nationaux.

Seong-Sook Yim

Néanmoins, on peut présumer qu’il s’agit d’une source de motivation incitative et potentiellement efficace!

Le côté obscur de la réussite

De loin, nous Occidentaux avons tendance à envier ce système qui valorise la réussite et l’ambition. Mais à l’intérieur de la bête, des voix s’élèvent pour briser son charme, superficiel et trompeur selon elles.

C’est ce que révèle Nathalie Chung dans le documentaire La Corée de mon père diffusé sur ICI RDI le 4 janvier 2018. On y apprend que le suicide est devenu la principale cause de mortalité chez les jeunes Sud-Coréens de 15 à 24 ans, et que des parents et des éducateurs tentent de réformer le système sud-coréen, beaucoup trop élitiste et injuste pour les moins doués, selon eux.

À lire : le texte accompagnant le documentaire et offrant un résumé de son contenu.