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Prestation, production et écriture musicale : la femme invisible

Par
François Lemay

On parle depuis quelques mois déjà de la sous-représentation des femmes dans toutes les sphères (prestation, production, écriture, etc.) de la musique pop. Comme le dit ce pléonasme : rien qu’à voir, on voit bien! Toutefois, entre comprendre intuitivement ce phénomène et pouvoir l’étudier grâce à des statistiques sur l’ensemble de ce domaine et démontrant clairement ce déséquilibre, il y a un pas. Celui-ci est maintenant franchi.

L’étude, intitulée Inclusion in the Recording Studio? (Les studios d’enregistrement sont-ils inclusifs?), a été publiée le 25 janvier dernier. Menée par un groupe de recherche spécialisé dans les questions relatives à l’égalité des genres de l’Université de la Californie du Sud (USC Annenberg Inclusion Initiative), cette étude a pour objectif de mesurer la représentation hommes/femmes dans le contexte de production de la musique pop. Le but avoué de cette recherche est d’augmenter la représentation des femmes, et aussi des minorités culturelles, dans des postes liés à la production musicale. Or, avant d’en arriver là, il faut bel et bien mesurer l’ampleur du problème, et problème il y a.

Donc, les trois chercheurs principaux de cette étude ont utilisé comme données 600 chansons qui se sont retrouvées au palmarès Billboard Hot 100 de 2012 à 2017. Ils ont, par la suite, noté l’ethnicité et le sexe des artistes, auteurs, compositeurs et producteurs associés à ces mêmes chansons. Les conclusions, quoique pas très surprenantes, ne sont pas très jojo.

Bref, si je résume le bilan de l’étude en une ligne : si tu as participé à la création d’une chanson qui se retrouve au palmarès, il y a de bonnes chances que tu sois un homme blanc.

Allons quand même un peu plus en profondeur
(Amateurs de statistiques, réjouissez-vous!)

Commençons par ce qui est le plus visible, ou audible, quand il est question de représentation en musique : l’interprète.

Sur les 600 chansons étudiées, seulement 23 % d’entre elles étaient chantées par des femmes. La meilleure année a été 2016, avec 28,1 %, et la pire, 2017, avec seulement 16,8 %.

Pour ce qui est de l’écriture de ces chansons, c’est encore pire, puisque le pourcentage de pièces écrites par des femmes n’est que de 12,3 % pour les mêmes six années.

Mais attendez, ce n’est pas tout! Ça se gâte encore plus lorsqu’il est question de réalisation, alors que seulement 2 % de ces chansons ont été réalisées par des femmes. Par contre, seulement trois années (2012, 2015 et 2017) ont été analysées pour obtenir cette statistique.

(Lauryn Hill est l’une des rares femmes à avoir été nommée aux Grammys en tant que productrice. Elle l’a été pour son album The Miseducation Of Lauryn Hill, paru en 1998.)

La seule partie de l’étude qui dénote une amélioration de la situation est celle qui s’intéresse à l’ethnicité. Les artistes et artisans du milieu musical issus des communautés culturelles jouissent d’une représentation relativement juste. En fait, pour les besoins de l’étude, on a créé deux catégories : sous-représentés (qui regroupe tous les créateurs qui ne sont pas caucasiens), et les non-sous-représentés (les Caucasiens). En termes simples, on a les Blancs d’un côté et le reste des gens, de l’autre. (Désolé, mais il n’y a pas de bonne manière d’écrire ça!)

Alors, que nous dit cette statistique? Que de 2012 à 2017, les membres du groupe des sous-représentés ont participé en moyenne à 42 % des chansons étudiées. Or, selon le recensement américain, les communautés culturelles représentent 38,7 % de la population américaine. Elles sont donc un tantinet surreprésentées en musique.

Par contre, les genres musicaux privilégiés par ces communautés n’ont rien pour atténuer les clichés. Les artistes sous-représentés sont particulièrement présents dans le hip-hop et le R’n’B, alors que les Blancs sont très actifs dans le domaine de la pop, de l’alternatif et du country.

(Cette chanteuse noire qui fait du country est donc une aberration statistique.)

À partir de cette orgie de chiffres, que fait-on?

Est-ce qu’il n’y a pas beaucoup de femmes en musique parce qu’il n’y a pas beaucoup de femmes pour les attirer, ou l’inverse? L’œuf ou la poule? Si l’on veut trouver des pistes de solution, il faut regarder du côté des secteurs de création dans lesquels les femmes sont mieux représentées. Dans l’étude, on pointe vers celui de la production télévisuelle qui, tout en étant quand même loin de la parité, est un milieu où l’on trouve un petit peu plus de femmes que celui de la musique. Pourquoi? On pense que c’est parce qu’on y trouve plus de femmes en position de pouvoir.

Tiens, tiens, le fameux plafond de verre. On finit toujours par y revenir.

En fait, il faut attaquer ce problème sur plusieurs fronts à la fois. En 2014, 53 % des acheteurs de musique en ligne étaient, en fait, des acheteuses. Il y a peut-être là un début de solution.

Aussi, de plus en plus d’artistes féminines indépendantes refusent de signer des contrats avec des compagnies de disques traditionnelles, dans le but de conserver un plus grand contrôle créatif. C’est ce qu’a fait Victoria Hesketh (mieux connue sous le nom de Little Boots), par exemple.

Une chose est certaine, ces mentalités ne vont pas changer en quelques mois et, malheureusement, plusieurs femmes devront travailler plus fort pour obtenir les mêmes postes et la même reconnaissance que les hommes. Toutefois, le problème est maintenant nommé et mesuré. Il est impossible de faire semblant qu’il n’existe pas.