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La voix de Cohen
Par
François Lemay

Date de publication

06 nov. 2017

Leonard Cohen, décédé il y a un an, avait une voix si particulière qu'elle a façonné en profondeur sa manière d'écrire ses chansons : « Le timbre de sa voix se faisant de plus en plus grave, elle s’est mise à évoquer un camion qui essaie de démarrer et de prendre la route par un matin froid et glacial de Montréal. Cette voix ressemblait à ça; on y entendait le Canada ».

Voici comment Laurie Brown, ex-animatrice à la radio de la CBC, décrivait la voix de Leonard Cohen, une voix qui a été décrite, aussi, comme étant plus profonde qu’une mine de charbon sibérienne. Cette comparaison fonctionne mieux en anglais parce que l’épithète « deep » signifie à la fois grave et profond. Cette voix s’est éteinte il y a un an. Une voix avec laquelle même Cohen semblait ne pas savoir quoi faire.

Leonard Cohen disait qu’il était obligé d’écrire en jouant au maximum à l’intérieur des limites de celle-ci : « Les arrangements [de mes chansons] sont construits en fonction de ma voix, afin de lui permettre quelques variations dans les tonalités et pour lui donner un semblant de structure. Sinon, elle devient monotone. En fait, mes chansons sont écrites de façon à prévenir un désastre. »*
Il est même allé jusqu’à dire, en 1988, que n’eût été sa voix, sa carrière aurait été bien différente.

« Je pense que si j’avais eu une belle voix, j’aurais fait les choses de façon complètement différente. J’aurais chanté les chansons que j’aimais vraiment au lieu d’en écrire moi-même. »

Leonard Cohen

Imaginez la perte si Leonard Cohen était devenu un interprète au lieu d’apprendre à travailler avec l’outil qui lui a été donné par la nature, qui a fait de lui un artiste qui occupe une place unique dans l’histoire de la chanson.

Au fait, qu’est-ce qu’un bon chanteur?

La fameuse question.

Quelqu’un qui est capable de chanter juste et de bien projeter? Quelqu’un qui est capable de transmettre une émotion? Un peu des deux?

L’humain étant ce qu’il est, c’est-à-dire complexe, la science n’offre pas une réponse circonscrite à cette question. Si les bons chanteurs n’étaient déterminés que par leurs prouesses techniques, un artiste comme Bob Dylan, qui ne chante pas toujours juste et qui a un timbre particulier, ne serait pas aussi important. Les chanteurs capables de jouer avec le répertoire classique, ou l’opéra, n’auraient qu’à faire de la musique pop et contrôleraient le marché en entier (ou utiliser une intelligence artificielle, comme je vous en parlais ici). Oui, on a trouvé ça intéressant quand Luciano Pavarotti s’est mis à chanter avec Bono, mais U2 ne lui a pas demandé de le remplacer pour autant.

Pour revenir à Dylan, dont la voix a fait l’objet de railleries depuis le début de sa carrière, il a répondu aux critiques dans un discours qu’il a donné en 2015 et dont vous pouvez lire des extraits ici : « Les critiques ont, depuis le début de ma carrière, été sur mon dos. […] Certains d’entre eux ont dit que je ne pouvais chanter. Que je coassais. Que je sonnais comme une grenouille. Pourquoi n’ont-ils pas dit la même chose à propos de Tom Waits […] ou de Leonard Cohen? […] Voici ce qu’a répondu Sam Cooke quand on lui a dit qu’il avait une merveilleuse voix. Il a dit : "C’est très gentil à vous, mais on ne doit pas juger les voix sur leur beauté. La seule chose qui compte vraiment, c’est si elles sont capables de vous convaincre qu’elles disent la vérité." »

La vérité

Revenons donc à Cohen et à son rapport à la vérité. Quand il affirmait, grosso modo, que c’était parce qu’il avait la voix qu’il avait qu’il avait été obligé d’écrire ses propres chansons, c’est ce qu’il avait intuitivement compris. Que pour être dans la vérité, il devait chanter ce qu’il comprenait de son propre monde, parler de ce qu’il connaissait.

D’ailleurs, c’est, en d’autres mots, ce qu’avait dit le chanteur Harry Connick Jr. à une jeune candidate d’American Idol, en 2013. Celle-ci avait choisi d’interpréter My Funny Valentine, un standard, et avait répondu à Connick qui lui demandait si elle comprenait les mots de la chanson qu’elle racontait l’histoire d’un garçon qui était bon pour raconter des blagues. Cela avait soulevé l’ire de Connick, qui lui avait expliqué qu’il était important de comprendre ce que l’on chantait et de faire une petite recherche sur la vie troublée du coauteur de la pièce Lorenz Hart.

Si tu ne comprends pas ce que tu chantes, c’est difficile de transmettre une émotion autre que celle liée à la virtuosité qui, une fois passée, ne laisse pas de trace dans l’âme de la personne qui reçoit l’œuvre. La virtuosité seule est une calorie vide qui donne une impression de satiété, mais qui crée plutôt une faim pour quelque chose de plus consistant. Plusieurs s’en contentent, c’est leur droit, mais d’autres ont envie de goûter à quelque chose de plus nourrissant.

La vérité est-elle dans l’émotion?

Les conclusions d’une étude en psychologie, menée à l’Université d’Uppsala en Suède, intitulée « La communication des émotions par l’expression orale et la prestation musicale : des canaux de diffusion différents, des codes identiques? » (traduction libre), publiée en 2003 vont dans cette direction. À savoir qu’une des raisons qui font en sorte qu’un auditeur apprécie une pièce musicale réside dans la capacité de son interprète à rendre de façon juste l’émotion qui y est associée. Et le mot « juste » est ici important, puisqu’on a malheureusement fini par associer l’émotion à l’abondance de sa représentation.

Évidemment, les auteurs de la recherche précisent que ce n’est pas la seule façon qu’on a de juger de la qualité de l’interprétation d’une pièce musicale ou d’une chanson, mais que cela fait partie de notre spectre d’appréciation.

Leonard Cohen a réussi, intuitivement, avec intelligence et sensibilité, à compenser un certain manque de souplesse dans son registre vocal en racontant des histoires qui sont vraies et justes, et qui sont surtout en phase avec ce timbre et ce grain particulier. Qu’il ait ou non chanté les chansons qu’il aimait vraiment importe peu dans la mesure où il croyait à ce qu’il racontait. C’est donc une bénédiction s’il ne l’a pas fait, car on serait passé à côté de ce dont nous avions vraiment besoin.

*Les citations de Cohen sont tirées du site Cohencentric.

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