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Jan Jarczyk (1947-2014) : le pianiste de Cracovie

Par
Ralph Boncy

Jarczyk a fait le grand saut en Amérique en 1977. Il a donc passé plus de 35 ans de notre côté de l’Atlantique à jouer, à composer, à arranger et à transmettre, surtout à ses étudiants, cette passion si vive de ce qu’il appelait « le monde musical ».

Initié au classique à Cracovie, dans sa Pologne natale, par des professeurs de haut niveau, le pianiste a fait une première volte-face à 19 ans, après avoir joué le concerto en la mineur de Schumann à sa graduation. Il replonge alors dans le jazz, avec lequel il flirte déjà depuis le début de l’adolescence, et joue dans plusieurs formations, de Gdansk à Varsovie. Il voue dès lors tout le reste de sa carrière à l’harmonie et à l’écriture de ce qu’on désigne aux États-Unis comme la « Non classical music ».

Il se disait le premier professeur étranger (et homme de l’Est, de surcroît!) à avoir enseigné la composition dans la prestigieuse école américaine de Berklee, dans le Massachusetts (de 1980 à 1985). Mais c’est surtout à Montréal, à l’Université McGill, qu’il a laissé sa marque.

Au Québec, Jan Jarczyk a participé à une douzaine d’albums comme meneur, arrangeur et même en solo piano, comme Fall songs, sous étiquette Justin Time, avec son expression romantique et ce jeu qui fait penser parfois à Bill Evans ou à Fred Hersch. Son dernier enregistrement, sorti sous étiquette Odd Lot, s’intitule Full circle.
Malgré ce titre prémonitoire, le grand musicien avait choisi de partir dans la plus grande discrétion, entouré seulement de son épouse et de ses deux filles. Ses partenaires musiciens ignoraient presque tout de sa maladie. Lui qui disait : « La vie fonce et s’en va à sens unique. On ne peut revenir en arrière. Il ne faut donc pas la gaspiller. »

Nous avons demandé à nos Révélations jazz des dernières années de parler de lui.


Jérôme Beaulieu (qui l’a brièvement rencontré) :

« Tout le monde en parle vraiment comme d'un grand pédagogue, doublé d’un musicien qui travaillait très, très fort. »

Rafaël Zaldivar (qui a suivi des cours avec Jarczyk à McGill pendant sa maîtrise et qui a joué un dernier concert à deux pianos avec lui à l'Université Laval, il y a moins d’un an) :

« J'admets que je suis sincèrement blessé par cette perte. M. Jarczyk était un grand homme, un ami et un professeur avec qui j'ai appris des choses qui me serviront toujours. Il restera un musicien exemplaire même s'il nous a quittés. »

Chantale Gagné (qui a étudié la composition avec le maître avant de partir faire carrière à New York) :

« Jan Jarczyk était un homme informé et de qualité qui possédait de solides connaissances et une très grande classe. Par son autorité (humoristique!), il était aussi pour moi une personne rassurante et un bon guide. Merci, Jan, de ton bon enseignement musical, mais aussi des valeurs humaines que tu as su inculquer! »

Quant au trompettiste Jacques Kuba Séguin (qui a souvent partagé l’affiche avec son « compatriote »), il a insisté pour lui écrire ces mots :

Nos liens étaient multiples : les origines polonaises, la passion pour le jazz, le milieu polonais à Montréal et beaucoup d’autres. Pour moi, Jan Jarczyk était l’un des piliers d’une génération de musiciens qui avait un amour profond du jazz. Pour Jan, ayant grandi dans la Pologne communiste où l’accès à la culture américaine (disques, concerts, etc.) était extrêmement restreint, comme pour beaucoup de musiciens polonais de cette époque ainsi que pour leur public, le jazz, était un symbole de liberté d’expression, mais aussi une attitude contre-révolutionnaire très populaire. Ayant un accès restreint à la culture mondiale d’un côté et étant issu d’une communauté de musiciens très avides d’apprendre le jazz de l’autre, Jan a su saisir l’essentiel de cette quête et devenir un grand. Une fois en Amérique, Jan a formé plusieurs générations de musiciens de jazz et de compositeurs américains pendant plus de quatre décennies, car il était professeur à la prestigieuse école de musique Berklee et par la suite, au Canada, à l’Université McGill.

Dans une ère ou l’accès à l’information est devenue pratiquement une banalité grâce à des moteurs de recherche dans nos poches, comme le téléphone intelligent ou la tablette électronique, n’importe qui, en quelques secondes, peut écouter et même voir, sur YouTube ou d’autres plateformes, Miles Davis, John Coltrane et autres piliers du jazz en concert, en attendant l’autobus au coin d’une rue. Jan reste pour moi une inspiration, car avec un accès à peu et beaucoup de détermination, il a su devenir grand et travailler avec les grands, et transmettre cette passion aux autres.

Nous nous retrouverons de l’autre côté, Jan, car j’ai encore quelques questions sur l’harmonie et les mouvements de voix que j’aimerais que tu m’expliques. J’insiste sur le fait que c’est moi qui invite pour la bouteille de vin.

Pozdrawiam Panie Janie

Kuba