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Rubén Blades : le grand salsero du tango

Par
Ralph Boncy

Voici l’album par lequel Rubén Blades rompt enfin un trop long silence! Car ça fait un bail – et même plus, soyons francs – que l’on n’avait plus de nouvelles du grand Rubén. Après les deux chefs-d’œuvre coup sur coup, Vida et Mundo, respectivement en 1999 et 2002, cette espèce de héros national dans son Panama natal avait fini par quitter New York (sa deuxième maison depuis 1969) pour retourner là-bas, s’impliquer dans la politique active.

Ex-candidat à la présidence, l’influent chanteur a donc préféré rompre avec l’étiquette Sony après la parution de son Best of, et accepte le poste de ministre du Tourisme de 2004 à 2009. Il laisse alors de petites maisons de disques publier des enregistrements publics inédits afin de nous faire patienter. Mais une fois son mandat échu, il sort le pamphlet Cantares del Subdesarrollo (*), puis se remet au travail avec son vieil ami Carlos Franzetti, le fabuleux arrangeur argentin installé à Buenos Aires. Les deux hommes se fixent alors un défi : refaire les plus célèbres chansons de Rubén, cette figure de proue de la salsa engagée et porte-parole de la puissante coalition Fania All Stars, mais dans un contexte tango et milonga qui respecterait les codes de cette stricte et belle tradition sud-américaine.

Dylan, Cohen, Rubén...

Pour ceux qui ne connaissent pas l’œuvre de Blades, on peut dire simplement qu’il est le Bob Dylan ou le Leonard Cohen de la chanson hispanophone. Un conteur-né avec des textes-fleuves, qui a le don de camper des personnages inoubliables dans des contextes sociaux souvent dramatiques.

Pablo Pueblo, Adan Garcìa, Pedro Navajo, Paula C., Ligia Elena : ces noms qui nous semblent coutumiers sont tous des titres de chansons. L’auteur s’en sert pour chanter la dignité de l’homme du peuple, les déboires des prostituées, les musiciens rebelles, les femmes fortes, les petits caïds de la pègre latine, la folie ordinaire, bref, une poésie urbaine qui, bien qu’elle semble parfois un brin cynique, prêche au contraire l’empathie, le courage et la conscientisation, mais sans verser dans le mélodrame.

Si bien qu’on se pose aujourd’hui la question : les œuvres de Rubén Blades n’étaient-elles pas conçues pour le tango dès le départ? Si l’on considère la cadence carrée et joviale de la salsa et qu’on la compare aux élans plus élastiques du tango, ses cordes et son supplément d’âme, sa théâtralité, son pathos, on a envie d’approfondir ce disque toute affaire cessante, question de voir comment la magie fonctionne.

Cinéma milonga

C’est donc le fruit d’une étroite collaboration entre Franzetti et Blades qui a permis l’aboutissement de cette œuvre magnifique. On connaît le dicton anglais « 2 to tango », eh bien, ce qui fascine ici, c’est le respect mutuel et la vision commune du tandem.

Nés la même année (1948) à quelques jours d'intervalle, ces musiciens profondément latins sont tous deux des compositeurs adulés, et ils ont chacun une longue expérience dans le septième art. Franzetti a écrit des symphonies et des trames sonores de nombreux films, et Blades, reconnu pour son charisme, sa force tranquille, a tenu des rôles importants dans une bonne vingtaine de longs métrages de fiction et téléséries américaines et latino-américaines.

Son aura et sa prestance d’auteur et de narrateur – que certains attribuent au fait qu’il détient une maîtrise en droit international de Harvard– se trouvent dédoublées ici dans ce décor dressé par les violons de l’Orchestre symphonique de Prague et les quatre bandonéons de l’orchestre de Leopoldo Federico. Et toutes ses fables limpides se transposent finalement, malgré un risque calculé, des barrios de Spanish Harlem aux ghettos de la plus grande capitale d’Amérique du Sud.

Voilà. La table est mise. À vous d’écouter… Et de déguster!


(*) Cet album a obtenu un prix Latin Grammy en 2010 comme meilleur album dans la catégorie auteur-compositeur.