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Ensemble Nash : la chambre des dames

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Frédéric Cardin

Fanny Mendelssohn et Clara Schumann ont longtemps souffert d’une histoire misogyne les reléguant dans l’ombre de leur frère et mari. Et pourtant, quels talents elles avaient! Mais le vent tourne, et pour le mieux : leur musique est de plus en plus jouée, et à raison, car elle est excellente. Les Anglais de l’Ensemble Nash, l’un des meilleurs orchestres de chambre en activité au monde, rend un hommage bien senti à trois magnifiques partitions de musique de chambre de ces deux grandes dames du 19e siècle.

Des deux compositrices sur cet album, c’est curieusement Clara, la plus jeune, qui semble la plus réservée dans sa musique. Son Trio en sol mineur op. 17 est construit avec de belles grandes mélodies tout en élégance et en respect des formes classiques. Mais c’est là que se trouve le miracle. Derrière une certaine bienséance extérieure se cache une force intérieure qui s’exprime par la solidité des constructions mélodiques et une volonté affirmée de nous offrir un voyage musical qui n’ait rien de banal ou convenu. Ici, aucune platitude qui trahirait un caractère dilettante tout en superficialité. N’importe quel compositeur (donc masculin) de l’époque aurait été fier d’avoir écrit un tel chef-d’oeuvre. En vérité, c’est probablement le cas de Robert, car c’est en s’inspirant de sa femme que celui-ci composa son premier trio avec piano!

C’est à peine un an plus tard (1847) que Fanny Mendelssohn composa son propre Trio en ré mineur op. 11. Malgré un numéro moins élevé, c’est une musique de maturité personnelle qu’a écrit Fanny car elle était plus âgée que Clara. Et on entend la différence dès les premières mesures. Nous sommes ici dans un univers résolument plus dramatique, voire tempétueux! Comme si, brimée dans ses élans créateurs autant par son frère Félix que par son père (à la différence de Clara), Fanny avait voulu jeter sur papier tout ce qu’elle avait de caractère et d’indépendance intellectuelle pendant qu’elle le pouvait.

Je suis transi d’admiration, mais aussi de colère devant l’injustice historique qu’une société pitoyablement myope a fait subir à une artiste aussi incandescente. Le rugissement d’originalité et de puissance musicale qui ressort de ce chef-d’oeuvre absolu est un témoignage de rébellion que nous devrions tous et toutes chérir!

Quelques années avant le Trio, Fanny composa un Quatuor en mi bémol majeur qui mit son frère en colère. Pourquoi? Parce que Félix l’élégant ne pouvait accepter les écarts et les libertés que prenaient Fanny par rapport aux formes et caractères traditionnels du quatuor à cordes. Fanny, brûlée dans son estime par sa propre fratrie, n’écrivit plus jamais de quatuor. Mais, elle ne modifia pas non plus un seul iota de cette partition. Ce qui laisse entendre qu’elle le trouvait probablement très bien comme il était. Preuve d’une confiance qui ne fut pas, au final, si ébranlée que ça par l’oppression des conventions sociales et artistiques de l’époque. Bravo! Parce que ce Quatuor est un bijou éclatant et scintillant que vous écouterez avec le même plaisir que le reste du programme de l’album, et surtout, la même satisfaction que n’importe quel quatuor de génie du 19e siècle!

Clara Schumann, femme de Robert, bénéficiait d’une relative liberté d’action. Elle pouvait composer et même donner des concerts (elle était une pianiste époustouflante, selon tous les écrits de l’époque). Cela dit, c’est la réalité familiale qui lui opposa le plus de résistance. 8 enfants et un mari souffrant de maladie mentale, ça impose des priorités bien plus terre-à-terre que la créativité artistique. Qui plus est, après la mort de Robert, Clara dut enseigner pour subvenir aux besoins de sa famille, en plus de se dévouer à promouvoir la mémoire artistique et musicale de son mari. Elle trouva néanmoins le temps d’écrire quelques 450 pièces, ce qui n’est pas un moindre accomplissement, même pour un compositeur à temps plein de cette époque.

L’histoire de Fanny Mendelssohn est différente. Son talent spectaculaire ne réussit pas à suffisamment émouvoir son père et son frère pour que ceux-ci la laissent libre d’exprimer toute sa créativité.

La musique deviendra peut-être pour Felix son métier, alors que pour toi elle doit seulement rester un agrément mais jamais la base de ton existence et de tes actes

Abraham Mendelssohn, père de Fanny

Heureusement pour elle, son mariage avec le peintre Wilhelm Hensel, plus ouvert d’esprit, lui laissera plus de liberté. Mais le 19e siècle étant ce qu’il était, même avec la plus grande tolérance possible, la réalité d’une épouse et mère de famille ne permettait pas à une femme une grande jouissance de temps libre pour des activités artistiques personnelles. Ajoutez à tout cela une mort prématurée, à 41 ans, et le catalogue modeste de Fanny Mendelssohn trouve toute son explication.

Mais qu’à cela ne tienne, nous vivons un siècle en théorie plus lucide en regard de l’apport des femmes à la musique et aux arts. Profitons-en donc pour bien nous abreuver à cette source de beauté trop longtemps enfermée sous des couches de sédiments intellectuels, tous ces stéréotypes convenus qui nuisent au pur plaisir de l’écoute musicale.

À consulter également :

La liste d’écoute musicale

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