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Edgar Moreau : le grand art de l’audace et de l’insolence

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Frédéric Cardin

Il a tout du petit prodige, ce jeune homme, et il en est effectivement un. Le violoncelliste français Edgar Moreau (qui a eu 25 ans cette année) transpire l’énergie bouillonnante et audacieuse d’une jeunesse placée sous les meilleurs auspices. Pas surprenant, donc, qu’il ait choisi un répertoire peu fréquenté, mais fascinant, pour son plus récent album : des concertos de Jacques Offenbach et de Friedrich Gulda, le premier considéré comme le roi de l’opérette française, et le deuxième, un pianiste hors normes qui ébouriffait quelque peu les convenances bourgeoises des années 1960 en jouant du jazz à la fin de ses concerts très classiques. Répertoire mineur? Simples curiosités puériles? Oh, que nenni!

Concerto militaire, le titre de l’une des rares compositions « sérieuses » de Jacques Offenbach fait peur. On imagine les roulements de tambours (en effet, il y en a quelques-uns) et surtout une démarche lourde et pompeuse. Or, ce n’est pas le cas.

On découvre un Offenbach subtil (ce que, contrairement aux préjugés, il est plus souvent qu’on ne le pense dans ses opérettes), et maître de son discours concertant. Mais bon, pourquoi s’en surprendre? Écrire des opérettes à profusion, c’est inévitablement avoir une attention bien focalisée sur le rapport entre soliste et orchestre. C’est aussi savoir construire un discours cohérent et intéressant.

Je vous disais que Moreau est un prodige. C’est surtout un virtuose qui nous éblouit complètement, particulièrement dans le troisième mouvement, où il fait preuve d’une dextérité et d’une légèreté de l’articulation qui défient les lois de la physique et du physique (je veux dire celui des êtres humains normaux qui n’ont que dix doigts à leur disposition).

Le Concerto pour violoncelle et orchestre à vents, op. 129, de Friedrich Gulda est une plus grande surprise encore. Rarement enregistré, il s’agit d’une courtepointe qui pourrait servir de définition parfaite au mot éclectique. Il y a presque tout là-dedans : du pastiche mozartien, du funk, du blues, du jazz, du rock, et les instruments nécessaires (guitare électrique, batterie) qui se joignent à un orchestre à vents.

C’est comme un kaléidoscope de références culturelles et musicales qui passent à toute vitesse : du groove des années 1970 façon Philly ou Détroit (la ville du Motown), de la trame sonore genre Vladimir Cosma, de la romance duveteuse, de la danse folklorique sympathiquement bavaroise, du menuet presque orientalisant et que sais-je encore.

Vite lu comme ça, vous vous dites que ce doit être insupportable. Et pourtant non. C’est un plaisir sincère, juvénile et assurément coupable d’écouter cette drôle de bouillabaisse (ou poutine?) magistralement exécutée. Pourquoi? Je ne sais trop, mais je m’aventurerais à dire que c’est parce que ce concerto postmoderne est en adéquation totale avec la personnalité de son auteur.

Ça frôle le quétaine, ça flirte avec le kitsch, mais c’est franchement irrésistible! C’est aussi indéniablement sincère et authentique, sans visée commercialement opportuniste.

N’oubliez pas que Gulda – fabuleux concertiste qui a joué merveilleusement bien Mozart, Beethoven, Bach et les autres – aimait transgresser les règles de bienséance et bouleverser une certaine bien-pensance de son époque. La musique était pour lui aussi bien une passion qu’un outil de transgression sociologique. Il était un hippie dans un univers mondain, presque un insolent.

Il est apparu nu à la télévision, a organisé des raves, s’habillait de façon débraillée en concert (une évidente inspiration pour le violoniste Nigel Kennedy), jouait du jazz quand on lui réclamait un rappel, et bien d’autres choses encore.

Dans notre époque où tout se mélange, on semble redécouvrir avec beaucoup de bienveillance ces premiers exemples d’un genre de fusion qu’on appelle aujourd’hui de ce mot très laid qu’est « crossover » (je préfère « métissage »).

Finalement, et vu sous cet angle, l’accord Offenbach-Gulda est parfait : deux artistes qui apprécient le métissage irrespectueux du clivage habituel entre culture savante et culture populaire et qui sont doués d’un sens de l’humour parfois décapant.

Et ça prenait un jeune interprète qui n’a pas froid aux yeux, ou qui n’a pas eu le temps de se laisser encroûter par les certitudes parfois hautaines qui viennent avec l’âge, pour réussir l’exploit.

L’ensemble Les Forces Majeures, dirigé par Raphaël Merlin, accompagne Edgar Moreau.

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